Des équilibres

father and daughter, Scotland


UK flag pastel

Mon père, il m’a aimée comme un dingue avant même que je ne sois née.

Je ne dis pas ça pour vous le foutre dans la gueule, si vous, vous avez vécu dans votre famille les choses autrement. Je vous dis ça pour qu’on soit clairs sur l’équation de départ : mon père, il m’a aimée toute ma vie. Moi, je ne l’ai aimé que durant toute la mienne. Ça veut dire que moi, je n’ai pas pu l’aimer toute sa vie à lui, qu’il a eu une vie avant où je n’existais pas pour l’aimer, et que la parenté, l’amour parental, c’est peut-être simplement ce déséquilibre-là. Celui d’aimer comme on ne pourra jamais vous le rendre.

Ça tombe bien, mon père il ne m’a jamais rien demandé de lui rendre. Il espérait que je l’aimerais. Demander ou espérer : la différence qu’il peut y avoir dans l’attente.

L’attente, aujourd’hui, est comme pour toujours déçue. Ça doit être un truc de ce genre-là, la mort. Quand quelqu’un ne reviendra plus, que vous le savez, mais que vous espérez encore la porte qui s’ouvre, l’odeur du dehors sur un manteau familier, un coup de téléphone à des heures où vous savez que ça n’est pas le plombier qui appelle.

Mon père ne reviendra pas. Il est décédé d’un cancer en 2015. Ecrire ceci, c’est donc sceller le déséquilibre, dans mon sens cette fois : tout ce que j’écris maintenant, il ne pourra plus jamais le lire.

C’est affirmer encore un autre déséquilibre. Dire qu’on est tous les mêmes déséquilibrés. Parents, frères ou sœurs, amis ou tantes peu importe. Perdre quelqu’un qu’on aime, la formule est connue, c’est perdre ses repères. Les endeuillés, éternels déséquilibrés, prennent pour canne la mémoire bavarde (« ton père, il aurait dit ça… ») ou le silence, qui n’en dit pas moins.

Ces déséquilibrés aussi, ces gens que nous sommes tous, à s’entêter à ne vouloir qu’une seule chose à bientôt cinquante ans, des fois davantage : que nos parents, nos tuteurs, n’importe quelles personnes qui nous aident à grandir et à jouer aux adultes, soient fières de nous. On ne dirait pas, comme ça, on le cache plus ou moins bien, mais de quoi êtes-vous dupes, quand vous allez à un mariage et que les époux font semblant de ne pleurer que l’un pour l’autre ? Vous pensez que ce gars en costume-cravate, qui s’exprime sans peur devant un amphi de 600 personnes, n’a pas eu le ventre en lambeaux lui aussi quand il a cru ressentir du dégoût, ou une certaine honte, dans les yeux de ses parents ? Ce danseur qui donne la première de son spectacle, sa mère dans la salle – regardez mieux, si vous ne voyez pas. Ces gens dont les diplômes ne vaudraient pas autant, s’il n’y avait pas ce : « félicitations, je savais que tu arriverais ! » Cette gamine qui reçoit la coupe du match sous les yeux de son père, de sa grand-mère, de ses mères, de qui précisément on s’en fout : de quelqu’un qui est fier d’elle. Et puis ces films, ces séries télévisés, toujours autour de ce refrain simplissime : « maman, papa, aimez-moi ! » depuis le docteur en devenir au mafieux qui cache son traffic de drogue à sa mère, en passant par l’autiste surdoué qui enseigne la physique.

On a beau faire. Tu rencontres des tas de gens, de tellement loin, de pays que tu ne connais pas, de pensées que tu n’as jamais visitées. Et quand la conversation se décante, quand il est déjà tard et qu’on dit des trucs qu’on n’aurait pas cru vouloir dire, t’entends que c’est là : cet équilibre fondateur, qui était là, ou qui a manqué.

Clarifions. Qu’on ne vienne pas me dire que c’est parce qu’il y a deux parents hétéros : un papa une maman blablabla. Ce n’est pas ça l’équilibre. Je connais tout un paquet de gamins qui attendent encore un quelconque équilibre, alors qu’ils ont été conçu dans la tradition hétéro la plus pure.

Je ne vous parle pas non plus d’être nécessairement à deux. Moi, si mon père cognait ma mère, j’aurais préféré qu’il se tire. Le truc, c’est que je n’ai pas eu un père qui était marié à une femme. J’ai eu un père qui aimait celle qu’il avait épousé, et qui ne l’a pas oublié en cours de route.

Je vous parle encore moins d’un équilibre avec dix fruits et légumes par jour, ou de parents qui construisent leur politique parentale en lisant les dernières analyses pédopsychiatriques des magazines à la mode. Mon père il fumait dans la bagnole avec nous derrière toutes vitres fermées, depuis qu’on est tout mômes. Mon père, il a fait des erreurs, parfois des grosses, et il les a assumées. Mon père il n’avait pas l’équilibre branché en intraveineuse depuis sa couveuse, il a fallu qu’il l’apprenne, des fois il est tombé.

Je vous parle donc de cet équilibre que c’est d’avoir un père (mais ça peut être une mère, un oncle, un voisin, un ami) qui vous relève même quand lui est à plat ventre, qui ne vous laisse jamais douter que vous êtes aimée. Je vous parle d’une personne à qui vous n’avez rien peur de dire, bien que vous différiez sur bien des points. Je vous parle de cette solidité-là, celle qui fendille et qui craquèle aussi, celle qui ne fait pas semblant d’être en pierre quand c’est encore du bois vivant. Je vous parle de mon père, qui a su avoir raison, mais aussi avoir tort et s’excuser.

Je vous parle de mon père, au cas vous n’en ayez pas eu.

Je vous parle de mon père parce qu’il ne comprenait pas qu’on puisse parler de lui. Il faisait partie de ces rares gens qui sont fiers d’être normaux, mon père. Qui n’ont jamais voulu être des héros.

Je vous parle de mon père parce que vous n’avez peut-être eu de modèles masculins que des caricatures, des clichés, ou une absence qui dure. Qui dure encore. Votre père, vous ne le connaissez peut-être même pas.

Je vous parle de mon père parce que quand je suis née ils ont dit : « c’est une fille », que je me reconnais comme étant de sexe féminin, et que je n’en peux plus des histoires de cerveau féminin et masculin, des modèles pères et mères, des familles estampillées conformes alors qu’on n’est jamais foutu d’aller vraiment y voir à l’intérieur. Je veux écrire sur la relation père-fille car mon père m’a fait souffrir d’être une fille (la protection, les bonnes intentions), mais qu’il a compris, et qu’en comprenant ça il m’a donné le goût de vivre et de me battre. Parce qu’il s’est battu avec moi, aussi. Parce que mon père au début il me disait « oh non, dis-moi pas que tu es féministe quand même », et qu’à la fin il me découpait les articles du journal de Genève quand ça parlait du respect des droits des transgenres.

Parce que mon père, il ne faisait pas partie de ces gens qui pensent qu’une fois adultes, on ne grandit plus.

Je voudrais vous parler de mon père pour vous dire qu’il n’y a pas besoin d’être superman pour être un homme bien. Pour vous dire aussi qu’être un père génial ça se décide, et ça se travaille.

Je vais vous parler de mon père parce qu’il m’a appris tellement de choses que je n’ai pas le droit de les garder pour moi. Ça serait égoïste. Et aussi parce que je sais que même après sa mort, mon père, il n’en finira jamais de faire de nous des gens meilleurs.

Et puis bien sûr je parlerai de mon père pour qu’il vive.


Off-Balance

My dad has loved me like crazy even before I was born.

I’m not saying this as a punch in your face if you’ve experienced a different family scenario. I’m telling you this so that we’re clear from the start on the equation: my dad has loved me his whole life. I, on the other hand, have only loved him during mine. Which means that I haven’t been able to love him all his life, because he’s had a life before when I didn’t exist, when I therefore couldn’t love him. Maybe that’s what parenthood is about. Maybe that’s what parental love is about: off-balance love. To love someone the way they could never love you back.

That’s a good thing, since my dad has never asked me to give him anything back. He hoped I would love him. To hope, or to ask for: such different ways to be waiting.

Today, waiting will forever be disappointing. That’s what death must be. When someone will no longer come back, when you know it, but still hope for the door to open, for the smell of the outside life on a well-known coat, for the ring of a phone call at a time you know the plumber wouldn’t call.

My dad won’t come back. He passed away from cancer in 2015. To write this is to seal the story, to deem the future off-balance: everything I’ll be writing from now on, he will never be able to read.

To write this is also to discuss balance: balanced, well-rounded individuals. Because we all are off-balance. Parents, brothers and sisters, friends or aunts, it doesn’t matter. To lose someone we love is – the expression is so common – to lose our bearings. The grieving ones, eternally off-balance, use memory as a walking stick – ‘your dad would have said…’ – and sometimes even silence. Silence that doesn’t tell less than words.

These off-balance individuals we all are, persisting as we do in wanting this one thing, even when we’re 50, even when we’re older: that our parents, our carers, anybody that help us grow and perform adulthood, be proud of us. It isn’t always obvious, we hide it more or less convincingly, but you’re no fool. When you attend a wedding, and see both husband(s) and bride(s) pretending to cry only for each other. Or do you think that this guy in a suit, who can talk fearless before an audience of 600 people in a lecture hall, didn’t have his own guts in tatters when he believed he’d seen disgust, or a certain shame, in his parents’ eyes? Or this dancer at the premiere of his show, his mother in the room – look closely, if you can’t see yet. Those people whose degrees wouldn’t mean as much, if they hadn’t heard this: ‘congratulations, I knew you could do it!’ That girl who’s given the championship cup before her father’s eyes, her grandmother’s eyes, her mothers’ eyes, it doesn’t really matter who’s there exactly so long as they’re proud of her. And all these films and TV shows, always designed around this ultra-simple pattern: ‘mommy, daddy, please love me!’ From the doctor-to-be to the mafia guy hiding his drug trafficking to his mom, to the gifted autistic physics lecturer.

You can try to find something else. You meet many people, from so far away, from countries you don’t know and thoughts you’ve never visited. And when the discussion decants itself, when it’s late already and you say things you didn’t know you’d wanted to say, you hear it there: this off-balance move, or the balance that was there.

Let’s be clear. Don’t tell me it’s because there were two heterosexual parents: a mommy a daddy blahblahblah. That isn’t balance. I know so many kids who’re still waiting to find any kind of balance, and yet they were conceived in the purest heterosexual tradition.

I’m not saying either that you necessarily have to be a couple. If my dad had beaten up my mom, I’d have wanted him to get the hell out of our lives. The thing is, my dad hadn’t married a woman. My dad loved the woman he had married, and he’s never forgotten this on their way.

I’m not talking either of being this sort of perfectly balanced modern individual, with 10 fruits and veg a day, and parents who develop their parental approach by reading the most recent pedo-psychiatric analysis in trendy magazines. My dad used to smoke in the car with us at the back, all windows closed, since we’ve been babies. My dad has made mistakes, and took responsibility for them. My dad didn’t have balance injected intravenously since the incubator. He had to learn what balance was, sometimes he fell down on his way.



That’s the kind of balance I’m talking about. To have a dad – or a mom, an uncle, a neighbour, a friend – who put you back on your feet when they’re lying face down themselves. Someone who never let you doubt that you’re loved. I’m talking about a person you’re never afraid to talk to, whatever the subject, even if you disagree. This is the soundness I’m talking about, a strength that can crack, a strength which doesn’t pretend to be made of stone when it’s made of living wood. I’m talking about my dad, who knew he could be right, but also knew how he was wrong. Someone able to apologise.

I’m talking about my dad, in case you haven’t had any.

I’m talking about my dad because he didn’t understand that we could be talking about him. He was one of these rare people who are proud to be normal. Those people who’ve never wanted to be heroes.

I’m talking about my dad because you may have had only clichés as masculine models. Caricatures. Or long-lasting absence in place of a dad. Perhaps this absence still goes on. You may not even know your dad.

I’m talking about my dad because when I was born they said: ‘it’s a girl’, because I identify as being female; but I can’t stand this bullshit about masculine and feminine brains, mother and father models, and family deemed acceptable whilst we never really try and understand to see what’s going on in there. I want to talk about father-daughter relationship because my dad made me pay the price of being a girl (protection and well-meaning behaviour), but also understood it. By understanding it, he gave me the will to live and to fight. Because he fought too, by my side. My dad at first said: ‘oh no, please tell me you’re not a feminist’, and then cut out articles in Geneva’s newspapers when they talked about the right of transgender people.


Because my dad wasn’t one of those adults who think they no longer grow up, or change.


I’d like to talk to you about my dad to tell you that there’s no need to be superman to be a great man. To tell you, too, that being a fantastic father is something that can be decided, and then turned into reality.


I’m gonna talk about my dad because he’s taught me so many things that I’ve no right to keep them for myself. It’d be selfish. And I know that even beyond his death, my dad will continue to make us better people.

And of course I’ll talk about my dad so that he lives.

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