L’honnêteté ne paie pas toujours.

showing off with sweets



UK flag pastel

Ça aurait pu apparaître plus tard, mais c’était une valeur bien trop importante pour mon père pour que je ne lui donne pas une place parmi les tout premiers textes de ce site.


Mon père était un homme honnête. Il nous a souvent dit que c’était l’une des choses qui comptaient le plus pour lui : que ses enfants deviennent eux aussi honnêtes. Et c’était une qualité que ma mère admirait chez lui, et que mon père admirait chez ma mère.

Par honnête, il entendait : tu ne voles pas. C’était surtout ça, pour lui. Ça ne sert à rien de convoiter le bien d’autrui, mais si d’aventure ça t’arrive, je ne veux pas le savoir, tu ne voles rien. Jamais.

Il y a aussi un autre truc qu’il m’a appris bien plus tard : ne vole pas… mais attends un peu avant de juger celui qui vole. Mais prenons les choses dans l’ordre. Aujourd’hui : l’honnêteté, c’est pas fait pour payer.

Mon père disait tout le temps que ce qui est à nous, c’est ce qu’on a travaillé (au sens propre ou figuré) pour avoir. C’est pour ça qu’il me disait toujours, quand je ramenais un truc trop bien que j’avais trouvé dehors : « non, tu vas me reposer ça tout de suite, ça n’est pas à toi. » J’étais dégoûtée, il faut bien le dire, surtout quand c’était un truc que je savais très bien que mes parents ne m’achèteraient jamais. Je répondais : « mais, heuuuuuuuuuu, c’est à personne, je te dis! » Il me disait : « et c’est arrivé là comment, alors? » Bon… j’allais reposer le truc où je l’avais trouvé. Des fois quelqu’un venait en effet le rechercher. La plupart du temps, non, et je voyais la pluie gondoler le livret, aux initiales inconnues en première page, que j’aurais tellement voulu garder.

Il m’a appris ça même dans les magasins. Un jour, j’avais une dizaine d’années, et je trouve un magnifique billet de cinquante (francs, hé oui) dans un bureau de tabac (oui, j’allais très souvent au bureau de tabac, j’étais précoce voyez-vous). Bien sûr que je suis tentée de le mettre dans ma poche, cinquante francs, je te dis pas le nombre de vignettes paninis que je peux m’acheter avec ça! Mais en fait, la réflexion est très courte : non, bien sûr, ça n’est pas à moi. Je l’ai trouvé dans un magasin en plus. Alors, il faut être honnête, ça appartient au magasin (aucune idée si c’est vraiment le truc légal, mais c’est ce qu’on m’a appris). Bref, je ramène les cinquante francs à la caisse. Et là, le buraliste me dit : « bah tiens, comme t’as été gentille (lui c’est marrant ne dit pas « honnête »), tu peux te choisir des bonbons ». Je me retrouve à piocher quelques bonbons dans des boîtes transparentes à pinces fluo, pour les fourrer dans un sac translucide un peu trop fragile. Voilà qui me ravit, car j’ai un trophée d’honnêteté à montrer à mon père, il va être super fier de moi!

Ce soir-là, j’attends qu’il rentre du boulot avec une impatience toute particulière. Et une fois à table je lui explique l’histoire, toute fière de ma fabuleuse honnêteté. J’ai aussi l’âge de recracher des formules apprises, et donc je lui dis : « tu as raison, l’honnêteté paie! » Il me regarde comme un peu attristé et me dit : « pas vraiment, non… »

Il voit bien que je suis déçue et que je ne comprends pas. Alors il se lance : « ton paquet de bonbons, c’est rien à côté de ce que valait le billet que tu as trouvé. Ça leur a vraiment rien coûté de te donner ça. » Je lui demande :
– tu veux dire que j’aurais dû le garder?
– Non, je veux dire que si tu es honnête parce que tu crois que l’honnêteté paie, tu vas vite virer malhonnête. L’honnêteté, souvent, ça paie pas un clou, voire c’est toi qu’on soupçonne (ce sera vrai. Des années après, il ramènera à la police un portefeuille qu’il a trouvé, et qui ne contenait pas d’argent, et c’est tout juste si on ne l’accusait pas de l’avoir piqué, délesté d’abord de ses billets, pour aller ensuite le rendre l’âme innocente. Je l’ai rarement vu si choqué lui-même que ce soit celui qui ramène les trucs qu’on emmerde.)
– Bah si ça paie pas, ça sert à rien d’être honnête! Je dis, comme toute gamine ou comme tout fier PDG de multinationale.
– Oui, tu as raison, si tu le fais pour ça, c’est même contre-productif. Mais je ne veux pas que tu deviennes honnête car tu as à y gagner. Tu as quoi comme mérite, si c’est à toi que ça fait plaisir? C’est comme d’être généreuse : si tu le fais pour pouvoir te vanter de tes bonnes grâces, il vaut mieux que tu gardes tout.


Je suis presque vexée. Il me console :

– Je trouve bien que tu aies été honnête, c’est simplement la raison que je conteste. Fais-le parce que tu crois que c’est juste, pas parce que ça t’amène une récompense. La plupart du temps, ça ne t’en amènera pas. Et c’est pour ça que tout le monde ne l’est pas, tu crois pas?
– ben oui mais si je trouve pas que c’est juste alors?
– Bah alors c’est qu’il y a un truc que tu n’as pas compris, et je te réexpliquerais pourquoi il ne suffit pas de trouver un truc pour se l’approprier. (spéciale dédicace à Christophe Colomb)


Je crois que ce jour-là, l’honnêteté m’a parue à la fois vachement moins attirante, et beaucoup plus logique. Parce que le fin mot de l’histoire, c’est que je n’aimais pas les bonbons.


Honesty doesn’t always pay off.

It could have been discussed later, but honesty was far too important a value for my dad to not give it a prominent place on this site. It needs to be one of the first texts published here.

My dad was an honest man. He’s often told us that it was one of the most important things to him: that his children turn out to be honest too. Honesty was a quality my mom admired in my dad, and a quality my dad admired in my mom.

There’s something else that he taught me much later: don’t steal… but wait before judging the one who steals. But first things first. Today: honesty isn’t meant to pay off.

My dad’s always said that what belonged to us were the things we worked for, in all senses of the term. That’s why when I brought something great I’d found outside, he’d always tell me: ‘no, you go put this back where you’ve found it. It’s not yours.’ I was gutted, I have to say, especially when it was something I knew my parents would never buy me. I would answer: ‘but it’s NOBODY’S’!’ He’d say: ‘so how did it end up there?’ So… I’d go put it back outside. Sometimes someone indeed came to get it back. More often than not, nobody would, and I would watch the rain wave the pages off of that booklet whose first page beared these two initials that didn’t relate to me. This booklet I’d have loved to keep.

He taught me the same thing in shops. Once, I was about ten, I found a wonderful banknote – fifty francs (yes, that’s right, it was before the euro) at a newsagent’s. Of course I was tempted to put it in my pocket, fifty francs, I could buy so many Panini stickers! But the decision process doesn’t take long: no, I obviously can’t, it’s not mine. What’s more, I found it in a shop. So I must be honest, it belongs to the shop – I have no idea if this is legally the case, but that’s what I’ve been taught. Anyway, I pass the fifty francs over to the shop’s owner. He tells me: ‘since you’ve been nice – he says nice, not honest – you can pick up some sweets’. So there I am, picking away sweets from translucent boxes with colourful tongs, and shoving them in what looks like some cheap kitchen bag. I am delighted, this is a honesty’s trophy I can show my dad, he’s gonna be so proud of me!

That evening, I can’t wait for him to get back from work. At the dinner table, I tell him the story, full of pride for being so honest. I am old enough to regurgitate conventional speech, hence I tell him: ‘you’re right, honesty pays off!’ He looks at me a bit saddened, and says: ‘well, not really…’

He can see I’m disappointed. He also sees that I don’t understand, so he speaks again: ‘your bag of sweets is very cheap compared to what you gave them. It didn’t cost them much to give you those.’ I ask him:
– So you’re saying I should have kept the note?
– No, I’m saying that if you’re honest because you think honesty pays off, you’ll soon turn dishonest. Honesty often doesn’t pay off, honesty even is, sometimes, the most expensive of policies. It often seems it’s not worth it. (which is true. Years later, he brought back a wallet he’d found to the police station. There was no money in said wallet. He almost got accused of stealing it in the first place, then taking the money out, and finally acting like the perfect innocent by giving it back. I’ve rarely seen him so shocked that whoever brings something back is the first suspect).
– Well if it doesn’t pay off, it’s not worth being honest! I say, like any kid or any proud multinational’s CEO.
– Yes, you’re right, if you’re doing it for money and awards, it’s even irrational. But I don’t want you to be honest because there’s some price there to be won. What’s your merit, if you’re the one who’s getting the most of it? It’s like being generous: if you’re doing it to show off your good deeds, you’d better keep everything to yourself.

I’m bordeline upset. He consoles me :
– I find it good that you’ve been honest, it’s only the reason why I’m discussing. Do it because you feel it’s the right thing to do, not because it brings you some reward. Most of the time, it won’t give you anything. And that’s why not everyone is honest, don’t you think?
– Okay, but if I don’t feel that it’s the right thing, then what?
– Then it means there’s something you didn’t quite get, and I’ll explain to you again why finding something doesn’t mean it’s yours. (Let’s hear it for Christopher Columbus!)

That day, honesty seemed to me both far less attractive, and a lot more logical. Because the truth is, I didn’t like sweets.

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4 thoughts on “L’honnêteté ne paie pas toujours.

  1. Tres bel instant de lecture.
    Merci pour le partage de cette belle histoire de famille pleine de bons sens, d’humanisme et d’amour.
    Je t’embrasse.

    Pegah

    Liked by 1 person

  2. Tu as bien fait de faire un blog dédié à votre relation. Bel hommage, j’imagine tout à fait sa tête en te disant ça, a table un café à la main. Je t’embrasse fort!

    Liked by 1 person

    1. En effet, Pauline, il y avait certainement un café pas loin… Comme dans la plupart de mes souvenirs avec lui. Merci beaucoup d’être venue ici lire ces textes, sois la bienvenue, comme tu as toujours été la bienvenue chez nous. Je t’embrasse tout aussi fort!

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