On se fait la bise?

hug


UK flag pastel

Chez moi, ça voulait dire chez mes parents, on se faisait toujours la bise. Au minimum deux fois par jour, mais ça pouvait facilement monter à quatre, six ou huit fois par jour. Parce qu’on se faisait la bise le matin pour se dire bonjour, mais aussi à chaque fois qu’on quittait la maison pour un bon moment, et à chaque fois qu’on y revenait.

Quand j’étais môme, un jour d’école ça donnait donc ça :
– La bise en se levant
– La bise en partant à l’école, ou quand mes parents partaient au boulot
– La bise en revenant de l’école, ou quand mes parents rentraient du boulot
– La bise avant d’aller se coucher le soir.

Se faire autant de bisous dans une famille, ça n’enseigne pas que l’importance de la politesse, en tout cas une certaine forme de politesse – impossible pour moi, encore aujourd’hui, de me coucher sans avoir dit « bonne nuit » à tous ceux qui sont sous mon toit. Se faire autant la bise, ça enseigne aussi le relativisme, oui, dans une certaine mesure, le contrôle de soi. Pourquoi? Ben parce que chez nous, on se faisait la bise même quand on venait de s’engueuler. Disons qu’il fallait vraiment que l’engueulade ait été énorme pour ne pas qu’on se souhaite bonne nuit. Même si on ne se parlait toujours pas en se levant le lendemain matin, on se refaisait la bise aussi. En fait, le signe ultime de guerre, chez mes parents, c’était : quelqu’un est parti sans dire bonne nuit, ou sans dire au revoir.

Il y a sûrement des gens pour qui c’est hypocrite. Ils doivent se dire : ben quitte à faire la gueule, fais pas semblant! Pas besoin de faire genre vous vous aimez!

Mais s’ils disent ça, peut-être qu’ils ne sentent pas comme moi je la sentais contre ma joue de gamine, la peau triste de mon père toucher la mienne l’espace de quelques secondes. Comme ça pouvait être froid, un contact avec du ressentiment, avec de l’amertume, avec de la déception. Et comme, du coup, ça pouvait aider, justement, à arrêter de se faire la gueule pour des conneries. Comme ça permettait de se rendre pleinement compte d’à quel point c’était violent, ce qu’on s’était dit, et la honte tout à coup de se souvenir : s’être si peu retenu(e) dans l’agressivité, alors que merde – on est capable de se tenir, quand même.

Je ne compte plus les fois où c’est grâce à cette bise, à ce rituel par nombres pairs, que l’un de nous, juste après le contact sans mot, finissait par dire : « oui, bon écoute, à propos de tout-à-l’heure… » Et après peu importait, ou presque, ce qui venait ensuite. Le contact était rétabli. Ce n’était pas la bise qui avait rétabli le contact; c’était d’avoir vu à quel point la distance que l’on voulait s’imposer était fausse, à quel point on se forçait pour ne pas se parler. C’était d’avoir senti non pas comme c’est dur de faire la bise à quelqu’un avec qui on s’est engueulé, mais comme c’est difficile de ne pas s’excuser quand la personne que tu as blessée est là, littéralement (ou presque) sous ton nez. Vas-y, essaie d’y tenir, à ta fierté, quand la blessure comme la cible a un corps, au-dessus un visage familier, vas-y tiens l’arrogance quand le rituel est bien plus qu’une habitude creuse. Et que les circonstances te le rappellent : non, ce n’est pas creux.

Mon père en particulier tenait beaucoup à la bise. Il venait jusque dans notre chambre nous dire si on avait oublié de dire bonne nuit, histoire qu’on rectifie le tir. C’est cette bise-là, bien sûr imposée mais pas moins ressentie, qui m’a appris, je crois, à moins faire la gueule.

Il disait “bonne nuit”, et alors c’est vrai qu’elle était déjà moins moche, la nuit.


So We’re Kissing or What?

At home, I mean at my parents’, we’ve always kissed someone good night, or hello – the French bise. At least twice a day, but it could easily be more: four, six, eight times a day. Because we’d kiss in the morning to say hi, each time we left home for a few hours, and each time we came back.

When I was a kid, here it was on a school day:
– I get up. We kiss.
– I go to school, or my parents go to work. We kiss.
– I come back from school, or my parents come back from work. We kiss.
– We’re going to bed, but first we kiss.

To kiss as much as this, in a family, doesn’t only teach the importance of politeness, at least of a certain form of politeness – it’s still impossible for me to go to bed without having wished everyone good night. To kiss as much as this also teaches self-control, and the ability to de-escalate conflicts. Why, you wanna ask? Because at my parents’, we’d kiss each other good night even after having an argument. The fight needed to have been awful for us not wish each other good night. Even if we still didn’t talk the morning after, we’d also kiss each other bonjour. In fact the ultimate signal of war, at my parents, was this: someone’s left without saying good night.

Surely some would find it hypocritical. They must think: so you want to sulk? Keep sulking, then! Don’t, like, pretend you love one another!

But if they say this, maybe they haven’t felt, the way I did, my dad’s dismal skin touching mine for a few seconds. How cold it could be, a contact filled with resentment, bitterness, disappointment. How helpful it was then to realise that you really were arguing over bullshit, and that you really should let it go. How helpful it was to realise how violent the things you said really were. How ashamed you felt, having so easily succumbed to aggressiveness – when, fuck that, we were so able to keep ourselves together.

I can’t count the many times this kiss, this even-numbered ritual, changed things. After a wordless contact, one of us would finally say: ‘well, you know, about earlier, …’ Then what we’d say next almost didn’t matter. Human contact had been restored. It wasn’t the kissing itself which restored human contact, it was seeing how fake and forced the distance we wanted to put between each other was. How much we had to forced ourselves not to talk to each other. The hardest part wasn’t to kiss someone we had argued with. The hardest part was to have that person you love and had hurt just right there, almost literally under your nose. Go on, then, try to hold on to your pride, when the wound has a body, when the target has a face you know so well. Hold on to your pride, when your ritual is so much more than an empty habit.

My dad especially cared a lot about the bise. He’d come to our bedroom to tell us we’d forgotten to kiss him good night if we had. One kiss on each cheek: probably that’s what taught me not to sulk or ignore someone for too long a time.

He would say ‘good night’. And he’d be right, the damn night would be better.

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