Croire au monde

phone call



UK flag pastel

Ça commençait par un « ça va, t’as passé une bonne journée, t’as quoi de prévu ce week-end? » Et puis très vite ça dégénérait. Je n’ai jamais pu m’empêcher de débattre avec mon père, même au téléphone, même quand on ne se parlait qu’une fois par semaine. Mon père, c’est le premier avec qui j’ai parlé politique, et ça ne s’est jamais arrêté.


Parce que c’est aussi l’un des seuls qui ne m’a jamais dit, quand je remettais en question ses idées : « ouais, ben on verra ce que tu penses quand tu seras plus grande. » Mon père il prenait mes opinions au sérieux même quand j’avais treize ans; ça ne veut pas dire qu’il les aimait toutes, loin de là. Mais il ne me regardait pas du haut de sa condescendance d’adulte en pensant « ouais c’est ça ma puce, va jouer à la dînette ». Parce qu’en plus j’étais pas sa puce j’étais en colère, vraiment en colère.

Mon père je lui parlais toujours après qu’une annonce médiatique m’avait mis un coup de batte dans la gueule. Je l’appelais, je disais « putain mais t’as vu comme les gens sont des merdes, papa? C’est quoi ce délire y en a pas un pour rattraper l’autre! » Je n’ai jamais pu les guerres, les gonzes qui pensent que tuer d’autres gens c’est aussi insignifiant que se brosser les dents, je n’ai jamais pu non plus l’acceptation que des grands décident, des petits-fours plein le gosier, pendant que les petits se prennent dehors des balles dans le bide.

Comme ici, ça dégénérait vite. Je gueulais, bien sûr je dois reconnaître que le ton montait, je lui disais « mais putain papa le monde est une saloperie, je déteste les gens, je déteste, je déteste! » Il ne méprisait pas ma colère, la rage dans ce que je pleurais des actualités, ne me disait même pas : « dis donc t’es mignonne avec tes propos à la con mais tu changes quoi, toi, pendant qu’on se skype tranquille d’une maison bien chauffée à une autre? »

Non. Mon père il me disait : « oui, c’est vrai, les gens sont ignobles. » Il ne me laissait pas gagner pour autant. Dans le débat « le monde est-il une saloperie invivable? », il abattait sa carte, celle d’être ensemble : « oui les gens sont ignobles, mais regarde, il y en a tellement, de gens qui le pensent. Ça fait tellement de monde à ne pas vouloir ça, à lutter pour faire autrement ». Et d’un coup la douleur égoïste, la colère égocentrée, prenait plein de visages. On parlait des gens autour de nous qui ne cèdent pas leur joie de vivre à un ou dix tarés qui tirent à l’aveugle, dans une école ou un bar ou une édifice religieux. On parlait des gens qui se sont relevés de trucs que je ne peux même pas imaginer, et qui ont bien l’intention de continuer à être.

Mon père il ne me disait pas que le monde était toujours beau. Il me disait c’est sûr, de l’infamie t’en veux, tu vas en trouver à t’en brûler les yeux. Il me disait t’as pas besoin d’aller bien loin. Mais quand j’avais craché la colère, quand énervée j’étais fatiguée d’être contre, il me rappelait aussi combien de gens valent la peine de vivre, même dans un monde pourri. Je continuais de dire que le monde c’était de la merde, et il disait : « pas seulement, non. Pas seulement. »

Avec mon père on aurait parlé de ce vendredi, mais aussi des lundis qui tuent – des mardis qui pleurent – des mercredis qu’on torture – des jeudis sans personne – des samedis ignorés et des dimanches où certains n’ont plus la force. On parlerait des gens violés partout dans le monde alors que j’en suis même pas à ma première tartine du matin. On parlerait des gens souffre-douleur partout autour, des insultes qu’ils entendent hurlées à leurs oreilles pendant que moi je choisis la bonne dose de lait d’amande pour mon thé du petit déj.

J’aurais hurlé dans le téléphone comme une gamine après un cauchemar « mais papa le monde est tellement moche et noir, je ne veux pas, j’en peux plus d’entendre des conneries pareilles, et savoir qu’en plus on en entendra encore! », et lui comme après un cauchemar il ne me dirait pas : « mais non, c’est rien. » Il dirait : « oui, je sais, va falloir être heureux beaucoup pour compenser tout ça. La seule revanche possible sur l’horreur c’est de vivre. » Je lui disais que ça ne ramènerait personne. Il disait : « Haïr le monde non plus. »


Mon père ne voulait pas que je vive seulement contre. Il a essayé de m’apprendre à vivre pour. Je ne sais pas si j’y arrive, mais c’est vrai, je vous jure que j’y crois, le monde ça n’est pas que de la merde. Même quand ça y ressemble à s’y méprendre.


Believing in the World

It always started with: ‘how are you, did you have a nice day, what are your plans for the weekend?’ Then very quickly it escalated. I’ve never managed not to share ideas with my dad, even on the phone, even when we talked only once a week. My dad is the first with whom I talked politics, and it never stopped.

Because he’s one of the few who never told me, when I challenged his opinion: ‘yeah well, we’ll see what you think when you’re a grown up.’ My dad has always taken my opinion seriously, even when I was thirteen; this is not to say he’s always liked my opinion, far from it. But he’s never looked down at me from a grow-up condescending position, thinking: ‘sure thing, sweetheart, now go play with your dolls.’ No I wasn’t his sweetheart, I was angry, really angry.

My dad: I always called him after the news threw their baseball bat right in my face. I would call him and say: ‘fucking hell did you see how much these guys are assholes? What the fuck, they’re all equally shit!’ I’ve never been able to come to terms with wars, and lads who think killing others is as meaningless as brushing your teeth. I’ve never been able to accept that the big ones make the decisions, their faces stuffed with expensive hors d’oeuvre, while the small ones innocently welcome hot bullets deep into their bellies.

Just like it does here, it escalated quickly. I yelled, obviously I need to admit that I was getting louder, I’d tell him: ‘but dad for fuck’s sake, the world is a piece of shit! I hate people, I hate, I hate!’ He wouldn’t dismiss or ridicule my anger, nor the fact that I was crying the news off my eyes. He wouldn’t even say: ‘that’s all very well, mademoiselle, but what difference are you making while you’re skyping me right now, from your warm and safe house all the way to mine?’

No. My dad would say: ‘yes, that’s true, people are horrible’. However he wouldn’t let me win. In the debate ‘the world is it an unbearable piece of crap?’, he’d play his ace – togetherness: ‘yes, people are horrible, but look, so many people also think that. That means so many people fight against it, so many want to live differently.’ And just like that, selfish pain and self-centred rage would become a thousand faces. We’d talk about people around us who wouldn’t give up their right to be happy to one asshole or a bunch of them, who just shot at random – in a school, a bar, or a religious building. We’d talk about people who bounced back after experiencing things I can’t even begin to imagine, people who would be, exist and live again, long after those things.


My dad didn’t tell me that the world was always nice. He told me: ‘so you’re looking for infamy? You’re gonna find enough to go blind. You don’t need to get very far.’But after I had spat the anger out, when I’d got tired to be so much against, he’d tell me again how many people made this pain of living so worth it. How many people were worth it, even in a shitty world. I’d go on, saying yes but the world is crap. He’d say: yes, but it’s not crap only.

My dad and I, we’d have talked about that Friday, but also we’d have talked about killing Mondays, crying Tuesdays, torture Wednesdays, alone Thursdays, ignored Saturdays and helpless Sundays. We’d have talked about people getting raped all over the world while I wouldn’t even have finished eating my first croissant yet. We’d have talked about victims and bullied people everywhere around us, insults yelled so close to their ears, while I would pour the appropriate amount of almond milk in my breakfast tea.

I would have screamed in the phone, like a kid after a nightmare: ‘but daddy the world is too ugly and dark, I don’t want it to be, I can’t hear this bullshit any more, and I can’t know that I’ll be hearing it again!’ He’d say: ‘yes, I know, we must be very happy to balance it out. The only revenge on horror is to live.’ I’d tell him that living wouldn’t bring back the dead. He’d say: ‘neither would hating people.’

My dad didn’t want me to live only against. He tried to teach me how to live for. I don’t know if I’ve been succeeding so far, but I swear it’s true, would is not just crap. Even though from time to time, it’s damn hard to tell them apart.

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2 thoughts on “Croire au monde

  1. Merci encore pour ce beau témoignage. Quand je demande à mon fils comment on fait pour ne plus être en colère, il me dit le plus naturellement du monde : “bah on rigole et après on vas jouer!”. Bah oui, on est con, nous les adultes.

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    1. Merci à toi Pauline pour ta lecture et ton commentaire.
      Je le dis souvent, oui, on est tellement plus cons, nous les adultes… (et en plus du coup, on n’a même pas l’excuse de manquer d’expérience – on en a, et on devient pire) Pour ça que j’adore entendre les gamins philosopher. Embrasse ton fils, et la prochaine fois alors je rigolerai et j’irai jouer.

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