Emportée par la foule

crowd



UK flag pastel

Dans ma famille, on a grandi en HLM.

Je ne dis pas ça pour que l’on me penche la tête sur le côté style oh-ma-pauvre. Si vous voyiez le dernier HLM où on a vécu, vous verriez qu’on était loin, très loin d’être à plaindre. J’ai adoré vivre en HLM.

Bien sûr, il y en a eu des mieux que d’autres. Mais le bâtiment où on est restés en dernier, celui-là en tout cas, il était formidable.

Et je vous dis ça parce que vivre en HLM, ça a fondé ma tenue sociale sur pas mal de trucs.
Dont ce réflexe évident : dire bonjour à plein de gens qu’on n’a jamais vus.

Dans mon HLM (pas le même que Renaud, franchement) on disait bonjour même si on ne se connaissait pas. Mon père m’avait appris ça, et dieu sait qu’il avait insisté.
Mais vous savez comment c’est : gamine, on comprend les phrases à moitié.
Ainsi donc je devais dire bonjour à tout le monde, même – surtout – aux gens que je ne connaissais pas. C’était peut-être des habitants, peut-être des visiteurs, peut-être des ados qui venaient fumer dans les caves, bref : « tu dis bonjour ».

Un matin d’août bien plus au sud il est quelque chose comme 8h30 sur une place de marché, vers le Grau du Roi. C’est là-bas qu’on allait en vacances.
Bref, il est 8h30, Arthur (c’est le soleil me dit ma mère) cogne déjà. Je suis avec mon père. Encore gamine, je lui tiens la main entre les stands, car évidemment il ne veut pas que je me perde dans la foule. Il y a un monde incroyable. Normal. Un marché estival en zone ultra-touristique. Et puis bien sûr, tous ces gens je leur arrive au maximum au niveau du ventre, alors ça fait beaucoup de jambes à croiser et à éviter. Mais j’applique les consignes de papa. Je lève la tête au-dessus de ces jambes qui se croisent dans tous les sens, et je dis : « bonjour… bonjour… bonjour… » peut-être cent fois.

Bien sûr personne ne me répond, et avec le brouhaha mon père n’entend pas mes vaines tentatives. Et puis à un moment je suis méga frustrée, je ne sais pas si je le dis ou si mon père me demande pourquoi je fais la tête, mais bref, on en parle.
Je lui dis : « papa, tous les gens, là, ils sont tellement mal élevés!!
– Ah bon? Pourquoi?
– Parce que je dis bonjour à tout le monde et personne ne me répond!
– Tu dis bonjour à qui???
– Ben à tout le monde, même aux gens que je ne connais pas, comme tu m’a appris!
– …
– Et là il y a plein de gens que je connais pas, mais papa ils ne sont pas polis comme chez nous!
Mon père sourit, de ce sourire de parent qui comprend bien à quel moment son gamin a décroché.
– Non mais sur une place de marché, tu ne peux pas dire bonjour à tout le monde!
Et moi de gueuler : Ben oui! Je te dis : y répondent pas, eux!
– Non mais c’est pas ça que je veux dire… Ce n’est pas une question de politesse… On dit bonjour aux gens qu’on ne connaît pas que dans certaines circonstances. À certains endroits.
– … Euh… Comme chez nous, par exemple?
– Comme chez nous, oui, car ce sont nos voisins qu’on croise dans les allées et sur le parking. On vit tous ensemble, alors il faut faire attention les uns aux autres.
– Aaaaaaaaaah (comme tous les gamins je fais semblant d’avoir compris – même si franchement je pige encore que dale, et puis c’est quoi cette histoire de vivre ensemble, dis donc moi j’ai ma chambre à moi toute seule, hein!)
– … Mais tu vois au camping, par exemple, parce qu’il est très grand et qu’il y a des milliers et des milliers de personnes, on ne dit pas bonjour à tout le monde.
– On ne dit pas bonjour, alors?
– Si, mais à ceux qui ont un emplacement ou un mobil-home pas loin du nôtre… ça leur montre qu’on les reconnaît, qu’on ne pense pas qu’on est les seuls à être en vacances.
– Aaaaaaaaah (je continue de faire genre je vois la logique)… Oui mais… Tu dis bonjour aussi à des gens qui dorment pas à côté de nous, je t’ai vu!
– À qui?
– La dame avec des seaux! Et celle de l’accueil!
– Oui, c’est parce que ce sont des employées du camping. C’est grâce à elles que les douches sont propres, que le camping est bien. Tu dois montrer que tu sais que c’est grâce à elles.
– En disant merci?
– En disant bonjour, aussi.
– … Bonjour ça veut dire merci?
– Des fois, oui.
– Aaaaaaaaaaah d’accord…

Je n’ai pas tout compris à la subtilité du monde adulte ce jour-là. Il m’a fallu encore quelques années pour comprendre où s’arrêtaient les limites imaginaires de ces micro-pays où on dit bonjour à n’importe qui qu’on croise. Le seul truc que j’ai compris direct, en revanche, c’est le soulagement d’arrêter de garder la tête en l’air pour dire bonjour à des gens qui ne me regardaient même pas. Et puis j’ai sûrement entendu le mot « zèle » pour la première fois ce jour-là, mais là, je vous avoue que je projette plus que je ne me souviens.


Community

My family and I grew up in a council flat.

I’m not saying this to have people tilt their heads, oh-poor-you style. If you’d seen the last building we’ve lived in, you’d see that we were far, very far indeed, from feeling sorry for ourselves. I loved living in this building.

Of course, some were better than others. But the building we stayed in last, this building at least, was awesome.

So I’m telling you this because living in a council flat has impacted on my social behaviour on many levels. For instance by prodiving me with this obvious reflex: say ‘hi’ to loads of people I’d never met.

In my building, we said ‘hi’ even if we didn’t know each other. My dad taught me that, and god knows he had insisted on it.

However, you know how it is: when you’re a kid, you only understand half a sentence.

Thus I must say ‘hi’ to everyone, even – especially – those I didn’t know. Maybe they were residents, maybe visitors, maybe they were teens smoking in the basement. Whatever. ‘You say hi’.

A morning in August, further South. It’s 8.30 on the market square, near Le Grau du Roi. That’s where we would spend our holiday.
Anyway, it’s 8.30am and the sun (or Arthur, as my mom says) is already knocking us down – that’s the way we say it. Well, it’s very hot. I’m with my dad. Since I’m still a kid, I’m holding his hands between stalls. He obviously doesn’t want me to get lost in the crowd. It’s absolutely packed. Perfectly understandable in a summer market, held in a highly-touristy location. All these people around, and I’m not any taller than their bellies. So many legs to pass by and dodge. Still, I’m applying daddy’s rule. I look up above these multi-crossing legs, and I say: ‘hi… hi… hi…’ Perhaps a hundred times.

Of course no one says ‘hi’ back, and swallowed in the hubbub my dad doesn’t hear my failed attempts. Then I get mega frustrated, I don’t know if I say it or if my dad asks me why I’m sulking, but whichever way, we talk about it.
I tell him: ‘Dad, this people are so, so rude!
– Are they, now? Why?
– Because I say ‘hi’ to everyone and no one says ‘hi’ back!
– You’re saying ‘hi’ to whom???
– Well, to everyone! Even to people I don’t know, just like you taught me!
– …
– And here there are so many people I don’t know, but daddy, they’re not as polite as the people back home!
My dad smiles, with that smile of a parent-who-knows-exactly-where-their-kid-got-it-wrong.
– But on a busy market square, you can’t say hi to everyone!
So I yell: I knoooow! I’m telling you! They don’t say ‘hi’ back!
– No, that’s not what I mean. It’s not that they’re rude. We say ‘hi’ to people we don’t know only in certain circumstances.
– … Like at home, for instance?
– Yes, like when we’re home, because those we bump into in the car-park or on the stairs are our neighbours. We all live together, so we have to care for each other.
– Hmmmmmmm (like all kids I pretend I got it, but I didn’t get a bloody thing, and what the hell is that about us all living together, I’ve got my own bedroom!)
– … But you see back at the campsite, for instance, because it’s so big and they are thousands and thousands of people, we don’t say ‘hi’ to everyone.
– We don’t say ‘hi’, then?
– Yes, we do say ‘hi’, but only to those who have their tent or mobile home in our area. It shows them that we see who they are, and that we don’t think we’re the only ones spending our holiday there.
– Hmmmmmmmm (I keep acting like I get it)… Yeah, but… You also say hi to people who don’t have their tents next to us! I saw you !
– To whom ?
– The lady with the buckets ! And the one at the reception !
– Yes, that’s because they are employees there. Thanks to them, bathrooms are cleaned, and the campsite is great. You must show them that you know they do all the great work.
– So I say ‘thank you’?
– So you say ‘hi’, too.
– … ‘hi’ means ‘thank you’?
– Well yes, sometimes it does.
– Hmmmmmmmmm… Okay…

I didn’t quite understood the complexity of adulthood that day. I needed a few more years to understand where the invisible borders were. These borders of small countries in which you say ‘hi’ to absolutely everyone. One thing I got straight away, though: what a relief it was to stop looking up to say ‘hi’ to people who wouldn’t even look at me. And maybe that day was the first time I heard the word ‘zealous’, too. Although here, I must admit that I’m imagining more than I can remember.

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