Tu seras une femme, ma fille

a girl



UK flag pastel

Premières années du collège. Je n’en ai pas un souvenir particulièrement bon, mais soyons honnête, étant donné ce que d’autres en vivent, ça s’est plutôt bien passé.

Il y a pourtant eu cette bascule.

Je dis : bascule, et déjà je mens. Un moment de bascule ça voudrait dire un moment auquel je ne m’attendais pas. Je m’y attendais. J’aurais juste voulu avoir tort. J’aurais voulu qu’il arrive le plus tard possible, ce moment-là.

Un garçon m’a invitée à sa fête d’anniversaire. C’est la première fois qu’un garçon m’invite à sa fête d’anniversaire. Bien sûr, je suis allée à des anniversaires de garçons avant, mais comme ils le disaient eux-mêmes, ça ne comptait pas. Car je venais en tant que « sœur de » ou « fille de », voire en tant que voisine. L’inévitable, quoi. Là, on m’a invitée moi. Et j’ai peur de demander à mon père.

N’allez pas vous dire que je m’attends à recevoir une gifle ou un truc de ce genre-là. Non, ça, pas une seconde. Je parle d’une autre peur. Celle teintée de déception qu’on ressent quand on est sûr d’avoir déjà perdu, mais qu’on doit quand même finir le match.

Je demande timidement à mon père est-ce que je peux aller à un anniversaire ce samedi. Je tourne autour du pot, et c’est là que j’ai déjà perdu : j’ai honte. J’ai honte d’un truc auquel je ne peux rien. Je ne rougis pas quand je demande d’aller chez une amie. J’ai peur qu’on me dise non, mais je ne rougis pas. Là, je sens bien que je l’ai apprise, bien comme il faut, la gêne du sexe « opposé ».

Je crois bien que je sens mon père un peu gêné, aussi. Ou est-ce que c’est de m’en souvenir, qui le rend plus pudique?

Il n’y a pas de suspense : il dit non. Il dit « non, tu ne peux pas y aller. »

Au début je n’ose pas demander pourquoi. Parce que je sens bien au fond que je sais déjà la réponse. Je le sens au rouge de mes joues, au tremblement dans ma voix. J’ai déjà intégré la honte que provoque cette réponse à venir, l’impuissance aussi, face à l’explication qui n’en est pas une.

Je demande. Je prends tout ce qu’il me reste de courage, les joues en feu, la gêne jusque sur la langue, et je demande : « pourquoi? »

Je vois bien qu’il ne sait pas quoi dire. Et qu’à la fois, il n’y a qu’une seule chose à dire.

« Parce que tu es une fille. »

Je n’ai pas besoin de plus. J’ai compris que je ne dois pas en demander davantage. Et puis, j’ai honte, encore honte, toujours honte, d’en demander davantage. Je n’ose pas. Les filles ça ne répond pas comme les garçons, on me l’a toujours dit. Les filles, c’est sage, les filles ça accepte. Ça n’est pas mon père qui disait ça. C’était ce bourdonnement constant, tout autour : les filles ci, les garçons ça.

Je porterai cette honte longtemps, de devoir fuir les garçons pour ne pas être dans mon tort. On en parlera, avec mon père, quand des années plus tard, on discutera du sexisme des bonnes intentions. De la soi-disant protection, qui te fait inégale. On parlera, aussi, de la sexualisation des enfants. De cette honte que j’ai ressenti en entendant que j’étais une fille, et que du même coup mon corps créait quelque chose contre mon gré, parce qu’il créait quelque chose dans les yeux des autres.

Je m’en foutais un peu, d’aller ou non à cette fête. Mais j’aurais voulu que ce soit parce que personne ne voulait m’emmener, parce qu’on partait ce week-end-là, ou même pour me punir de ne pas manger mes bouts de foie dans la salade.


Mon père, qu’on se comprenne bien, n’était pas un tyran. Il ne m’a pas fait prisonnière, il m’a même largement donné les armes du combat, et le goût du dehors. Je me suis battue contre lui, mais aussi avec lui, longtemps. Mon père m’a appris à être indépendante, et à choisir ma propre vie. Pourtant ce jour-là, je comprends pour la première fois de sa voix qu’être une fille, c’est une raison suffisante pour n’avoir pas le droit. J’ai honte, et j’ai honte d’avoir honte, car c’est aussi ça que je ressens, même si encore confusément, même si je ne peux pas mettre encore de mots dessus : j’ai honte d’avoir si bien intégré, même dans une relation où on aime, qu’être une fille, c’est une raison suffisante de faire moins de choses, et que, surtout : ça ne se discute pas.


You’ll Be A Woman, my Daughter

First years of Secondary School. I don’t remember spending such good years, but let’s be honest: given what some of us have to face, it went pretty well.

There was this life-changing moment, though.

I’m saying: ‘life-changing’, and I’m already lying. A life-changing moment requires you not to expect it. I knew what was coming. But I wanted so bad to be wrong. I wanted this to come so much later.

A boy has invited me to his birthday party. It’s the first time I’ve been invited by a boy to his birthday party. Of course I’ve been to boys’ birthday parties before, but it didn’t really count, as they would say. I was attending the party as the ‘sister of’, or the ‘daughter of’, or maybe as the neighbour. Unavoidable, then. But that day, I’m the one who’s been invited. And I’m afraid to ask my dad.

Don’t start thinking I’m expecting to get slapped, or anything like that. Not even a second. I’m talking about another way of being afraid. The way you feel, afraid and disappointed, when you’re sure you’ve lost the game, but you still need to play.

I timidly ask my dad whether I can go to that birthday party on Saturday. I’m beating about the bush, and that’s when I’ve already lost: I’m ashamed. I’m ashamed of something I can’t do anything about. I don’t blush when I ask whether I can go to a girlfriend’s place. I’m afraid they’ll say no, but I don’t blush. There and then, I can feel how well I’ve learnt it, the embarrassment of the ‘opposite’ sex.


I believe my dad is embarrassed too. Or is it because as I’m remembering, I’m making him more timid?

There’s no suspense: he says no. He says: ‘no, you can’t go.’

At first I don’t dare to ask why. Because I know that deep down, I know the answer. I know it through the red on my cheeks, and the tremors in my voice. I’ve interiorised the embarrassment caused by the answer to come. I’ve interiorised this feeling of helplessness, when facing an explanation which isn’t one.

I ask. I bring together all the strength I’ve got left, right up to the fire of my face and the shame on my tongue, and I ask: ‘why?’

I can see that he doesn’t know what to say. And that at the same time, there’s only one thing to say.

‘Because you’re a girl’.

I don’t need more. I’ve got it, I shouldn’t ask further. And I’m ashamed, ashamed still, ashamed again, to ask further. I don’t dare. I’ve always been told girls don’t talk back like boys. Girls are good, girls accept. It wasn’t my dad who said that. It was this relentless humming, all around: girls this, boys that.

I’ll carry this shame for a long time; avoiding boys so I’m not wrong. We’ll talk about it years later, with my dad, when we’ll discuss well-meaning sexism. This so-called protection which makes you unequal. We’ll talk about sexualising children, too. About this shame of being told I was a girl, therefore meaning my body was doing something against my will, doing something in someone else’s eyes.

I didn’t really care about the party. But I’d have liked not to go because nobody could drive me there, or because we wouldn’t be around that weekend, or even to punish me for not eating the kidney strips in my salad.


Don’t get me wrong: my dad wasn’t a tyrant. He didn’t make me a prisoner. He even gave me what I needed to fight, and the desire to go out. I fought against him, but we’ve also fought together, side by side. My dad taught me how to be independent, how to choose the life I want. However, that day, I learnt for the first time from his voice that being a girl is reason enough for not having the right of. I’m ashamed, and I’m ashamed of being ashamed, because there’s also this, even if at the time I can’t express it, even if at the time it’s all very confusing: I’m ashamed of having accepted so well that even in a relation where I am loved, being a girl is reason enough for doing less, and above all, I’m ashamed I’m so convinced that you don’t question it.

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