La Douleur, c’est les autres

la douleur c'est les autres


UK flag pastel


Mon père n’a jamais été douillet.

Cela dit, je ne m’attendais pas à ce qu’il me réponde un truc aussi bizarre le jour où je lui ai posé la question : « dis, papa, dans ta vie, c’est quelle douleur physique qui t’a fait le plus mal? »

Il a réfléchi, comme toujours quand je lui posais une question – j’aimais ça, qu’il me prenne au sérieux. Puis il a dit :

– Quand Jocelyne [c’est ma mère, note de l’auteure] a accouché.
– Euh… Excuse, là, papa, mais y a un truc que t’as pas compris… Je parle de ce qui à TOI, t’a fait le plus mal… Je veux dire dans TON corps à toi.
– Oui, et je t’ai répondu. Quand j’ai vu Jojo avoir si mal.


Je me dis bordel, c’est des conneries, maman m’a toujours dit que ça c’était passé quasi nickel, pour nous trois! Elle disait toujours : « non, tu sais, c’était vraiment supportable ». Papa je crois qu’il lit dans mes pensées. Il dit, alors que je ne demande plus rien :

– Oui, évidemment qu’elle ne va pas te le dire… Mais moi je me souviens de sa douleur, de son angoisse, et je me souviens de mon impuissance face à cette douleur et à cette angoisse-là. Je n’ai jamais eu si mal qu’à ce moment-là, ce moment-là ou elle hurle et je ne peux rien faire – elle hurle et bien sûr on le savait mais moi je ne peux pas lui enlever la douleur, même pas un peu. Alors qu’on est deux à les vouloir, nos enfants, et c’est tout elle, c’est elle tout entier qui doit endurer ça. Et moi je pouvais faire quoi, à part être là, je pouvais faire quoi?

Mon père (et ma mère) m’a appris que la pire des douleurs, ce n’est jamais celle qu’on reçoit, celle de notre propre ventre. C’est celle que les gens qu’on aime subissent. Mon père disait tout le temps : « t’en fais pas, ils l’ont bien compris, ces pourritures de tortionnaires, quand c’est ta femme, tes enfants, ton mari qu’ils mutilent devant toi. »


Pourtant au bout de ce chemin-là, au bout de cette douleur, il y a eu la vie, il y a eu la vie fois trois.

Tout le monde n’a pas cette chance.

Papa savait la chance.

La douleur, c’est d’aimer autant. Mais on n’aime pas que les vivants qui souffrent. On aime les absents qui ne souffrent plus.

Papa m’a raconté cette autre histoire.

Celle qui dit qu’on n’échappe pas à la douleur des autres, jamais, même quand ils ne souffrent plus.


Enfant, mon père est resté de longs mois à l’hôpital, alors qu’il guérissait d’une septicémie qui a failli lui coûter une jambe. Quand je lui demandais son pire souvenir de cette période, c’était toujours le même qui revenait. J’avais beau essayer, voir si un jour il dirait autre chose. Non. C’était ce cri de douleur effroyable venu d’un lit voisin, ou vivait détruit un homme adulte qui avait eu un accident de voiture, dans lequel sa femme et sa fille avaient perdu la vie (était-ce un fils, est-ce que je ne fais que projeter mes angoisses? Il y avait en tout cas un enfant, et l’amour conjugal). Mon père m’a dit : en entendant nuit après nuit des cris pires que ceux d’une bête (mon père respectait infiniment la lutte des bêtes pour la vie, il n’y a là nul mépris, au contraire), j’ai compris deux choses. Que la douleur physique n’était rien face à ce qu’il fallait souffrir dans sa tête. Et que la plus grande douleur ne vient jamais directement de nous, mais de ce qu’on pense avoir infligé aux autres. Ou de ce qu’on n’a tout simplement pas pu empêcher.

La douleur c’est se rendre compte qu’on ne peut pas protéger de tout les gens qu’on aime.

J’ajoute que c’est pour cette raison, aussi, pour ce cri qui le hantait, que papa n’était pas forcément pour les peines de prison pour les gens qui tuent quelqu’un en bagnole. Non pas que ça ne soit pas grave… C’est tragique. Mais quelqu’un qui a de l’empathie, il l’a déjà, son châtiment, il l’a à vie : se revoir chaque jour la voler à quelqu’un.


Plus tard dans sa vie, mon père a eu le cancer. En phase terminale sur une échelle de douleur de un à dix, ou dix serait la douleur la plus forte, il se plaçait là : « deux ». Il n’arrivait même pas à lever ses deux doigts sans trembler. Les infirmières étaient obligées de lui dire : « non mais arrêtez, il faut nous le dire à nous… » Une vertèbre fracturée, devoir être intubé, être sorti d’un coma, impossible de bouger, de marcher, de manger mais non : deux.

Enfin je vous dis ça, il a quand même reconnu être parfois monté à cinq-six.

Et moi, ben, j’ai encore dû admettre qu’il avait putain de raison : de le voir souffrir autant, qu’importe son chiffre à lui, je suis montée à dix.


Pain is Other People

My dad has never been a softie.

I sure didn’t expect such a weird answer, however, to the question I asked him once: ‘tell me, dad, what physical pain has been the most difficult to bear for you?’

He thought about it, as he always did when I asked him questions – I liked it, the fact that he was taking this seriously. Then he said:

– When Jocelyne [author’s note: that’s my mom] was in the delivery room.
– Errr… Sorry dad, but you didn’t quite got this. I’m talking about you, which physical pain was difficult for YOU to bear… I mean in YOUR body.
– Yes, and I answered. When I saw Jojo be in such pain.


I say to myself, that’s bullshit! Mom’s always told me that everything went almost fine, for the three of us! She’s always said: ‘no, you know, it really was bearable.’ I think dad reads my mind. Because he says, even though I’m no longer asking:

– Obviously, she’s not gonna tell you. But I remember her pain, and her anxiety, and I remember my helplessness over this pain and anxiety. It’s never hurt that badly, when she screamed and I couldn’t do anything – she screams and of course we knew but I can’t remove the pain from her, no I can’t remove any of it. We both want children, but she has to endure it all by herself. What could have I done, except be there, what could have I done?


My dad (and my mom) taught me that the worst pain is never the one we feel, the one coming from our own guts. It’s the one suffered by the people we love. My dad always said: ‘don’t worry, they’ve understood it, those bastards, the executioners… when they mutilate your wife, your children, your husband before your eyes.’

At least, at the end of that pain, there was life. Three times, there’s been life at the end of the pain.

Not everyone’s that lucky.

Dad knew his luck.

Pain is to love so much. And we don’t only love those who live and hurt. We love the absent ones who no longer feel pain.

Dad told me this other story.

This story which says that we can never escape others’ pain, even when they’re no longer in pain.


As a child, my dad stayed for long months in a hospital, to receive treatment for blood poisoning that almost costed him a leg. When I asked him his worst memories from that time, he would always tell the same story. I tried several times, to see if one day something else would come up. No. That was it: this frightening cry of pain coming from a bed nearby. In that bed lived an adult man, destroyed of having survived a car crash where both his wife and daughter had died. – was the child a son? Do I merely identify with her? There was, in any case, a child and marital love.

My dad said: hearing these screams, worse than those of beasts (my dad respected beasts and their fight for life a great deal – there’s no ridiculing here, quite the contrary), I realised two things. First, physical pain is nothing compared to what we suffer in our own mind. Second, the worst ever pain never comes directly form us. It comes from what we fear we have imposed on other people. Or anything we haven’t been able to prevent.

Pain is knowing that you can never make those you love really, truly safe.

Because of this, I may add, my dad wasn’t in favour of prison sentences for people who killed someone in a car crash. Not because these aren’t terrible events. They’re tragic. But because to someone who already has empathy, you’ve already been sentenced : picturing in your mind, for your whole life, that one time you stole a life away from someome else.


Later in his life, my dad had cancer. Terminally ill, when he answered where he felt he was on a scale of pain from 1 to 10 (ten being unbearable pain), he said: ‘two’. He couldn’t even lift his two fingers without shaking, but there he was. Two. Nurses had to insist: ‘no, really, you need to tell us…’ One cracked vertebra, having to be intubated, waking up from a coma, unable to move, to walk or eat… There he was: two.

Well, at least he admitted to having sometimes felt like a five or a six.

And I, well I had to admit one other fucking time that he was right: seeing him suffer that much, whatever his own number, I went straight to ten.

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