Dis, papa, comment on fait les ouvriers ?


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C’est en CP qu’on a commencé à me demander de noter, à la rentrée des classes, sur une feuille A4 coupée-déchirée en deux, ce que faisaient mes parents.
« … Et en dessous vous marquez le métier de vos parents. Ça veut dire ce qu’ils font. »

Ma maman, elle s’occupait de moi. J’avais appris comment on disait ça, car elle devait le répéter partout. Je me souviens avoir rempli des formulaires avec elle, elle écrivait : « mère au foyer ». ma maman, elle dit souvent à haute voix ce qu’elle écrit.

Mais mon papa j’étais pas sûre. J’ai mis : « il répare des photocopieurs ». Enfin j’ai sûrement mis : « Réparrateur de foto-copiers », mais l’orthographe importe peu.

Le soir quand il est rentré je lui ai demandé :
– Papa, à l’école aujourd’hui on m’a demandé ton métier et j’ai mis réparateur de photocopieurs. C’est bien ça que tu fais ?
– Tu peux juste mettre : « ouvrier »
– C’est quoi un nouvrier ?
– C’est quelqu’un qui travaille avec ses mains.
– Eh ben maman aussi elle travaille avec ses mains !
– Oui, c’est un peu comme ouvrier…
– Non, maman elle est mèraufoyer, je le sais elle l’a dit à la dame l’autre jour.
– Oui, mais elle n’est pas… docteure, par exemple…
– Mais les docteurs aussi ils ont des mains pour travailler !
– Oui oui, oublie… oublie… retiens juste ça : ouvrier.
– Je dois mettre ouvrier ?
– Oui, tu dois mettre ouvrier.
– Et papi et mamie, ils font quoi ?
– Ils sont ouvriers.
– Toute la famille est ouvrier ?
– Laisse, je te dis, c’est compliqué, mets : « ouvrier »
J’ai mis : « ouvrier ».

Et puis au collège j’ai commencé à sentir l’entourloupe. J’avais entendu ma maman dire, aux mêmes gens des formulaires, et puis à d’autres : « agent de maintenance en reprographie ».

– Papa, j’suis plus une gamine tsais maintenant, tu peux me dire que tu n’es pas ouvrier…
– Qu’est-ce que tu racontes ?
– Maman elle dit que tu es agent de maintenance en reprographie.
– Oui. C’est la même chose.
– Non, c’est pas la même chose. Je le sais car quand j’ai mis « ouvrier » quelque fois, on m’a demandé : « mais dans quel domaine » ? Ouvrier tout court en fait ça existe pas.
– Si, ça existe.
– …
– …
– Ça veut dire quoi ?
– Ça veut dire que dans la société tu n’es pas en haut.
– C’est qui en haut ?
– Des gens plus riches, avec des métiers respectés qui leur a demandé des études.
– T’as pas fait d’études toi ?
– J’ai arrêté avant le bac.
– Pourquoi tu dis toujours qu’on doit d’abord passer notre bac, alors ?
– Des fois, je me demande…
– Ouvrier, ça veut dire un métier sans études, alors ?
– Oui, c’est ça.
– Ah ? Ah d’accord.

Et puis le bac, je m’en suis rapprochée. Bac sciences économiques et sociales. Et là, on ne me la faisait plus. Un soir je suis rentrée, c’était sûrement en seconde, après un cours de socio.

– Dis donc, papa, t’es pas du tout un ouvrier, en fait !
– Quoi ?
– Arrête de faire genre ! Je sais que c’est pas vrai, aujourd’hui on a étudié les catégories socio-professionnelles, même que le prof il dit « CSP », comme si tout le monde connaissait avant que j’arrive, et là tu n’es pas du tout dans la définition d’ouvrier !
– Je suis quoi, alors ?
– Technicien, je sais, j’ai entendu maman le dire des fois : « Technicien en reprographie ».
– Je n’ai pas fait d’études…
– Tatatatata – tu as un CAP, c’est une qualification quand même !
– Oui, ben je suis ouvrier qualifié, alors, c’est pareil.
– Mais pas du tout, papa, PAS DU TOUT ! Ça n’a rien à voir, regarde ! (je lui tend ma fiche, avec toutes les petites cases bien définies) Tu vois, est-ce que c’est vrai que tu es technicien ?
– Bah… techniquement…
– Eh ben tu es dans la case « 4 », alors, pas « 6 », regarde : « 4 : professions intermédiaires »
– Oui, alors moi, ces tableaux comme ça, là, je m’en fous.
– Oui mais tu ne m’avais pas dit qu’en fait ce qui était méga-important pour toi c’était la hiérarchie.
– Non, c’est pas la hiérarchie, c’est que je me sens ouvrier…
– Okay, alors pourquoi tu te sens ouvrier ?
– (il réfléchit, mais pas longtemps) Parce que mes parents l’étaient… parce que j’ai un travail manuel et qui salit les mains… parce que j’ai des chefs mais que je ne suis le chef de personne…
– BAM ! La hiérarchie !

Mon père, je ne sais pas combien de fois il m’a répété qu’il ne voulait être le chef de personne. Pas qu’il ait nécessairement eu un problème majeur avec les siens, de chefs, pourtant… Mais il me disait : « chef, je ne serais pas moi ». Il a fallu bien des discussions pour comprendre un peu mieux. La loyauté à sa famille, le respect qu’il avait des gens qui allaient tous les jours à l’usine, qui ne gagneront qu’un SMIC toute leur vie.

Moi, les classes sociales, j’ai rien compris. Je marquais « ouvrier » sous « profession du père », et on habitait en HLM (un très très chouette HLM, mais un HLM quand même). D’un autre côté, mon père travaillait en Suisse, et se faisait certainement un salaire deux à trois fois supérieur (peut-être plus, j’en sais rien) à celui qu’il touchait avant en France, et m’a inscrite dans un collège privée. Mon père m’a élevée en me disant : « n’oublie jamais d’où tu viens ». Alors au lycée et pendant mes études, j’ai bossé dès que j’ai pu pour couvrir un peu les frais, j’ai voulu travailler dans un grand magasin, à la caisse, comme ma mère, qui avait repris depuis bien des années maintenant une activité salariée. Mais si dans l’ensemble ça se passait plutôt bien, j’ai aussi senti le dégoût et le ressentiment de ceux qui n’avaient pas eu d’autres choix, quelque part. Je faisais des études de Lettres. Je me rappelle des collègues qui me disaient : « ouais bah toi évidemment, Mâdame va à la fac alors bien sûr… » Ils plaçaient ça n’importe quand. Même quand je n’avais même pas parlé. J’avais les boules, quand même, un soir en en discutant avec mon père j’ai dit : « putain ben pour eux, je te dis un truc, c’est que je viens pas de là ! Ils me le rappellent constamment, ils veulent pas que je sois comme eux ! » Mon père répondait :
– C’est vrai que c’est pas terrible qu’ils te disent ça. Mais regarde, eux, ça leur fout les glandes, toi tu viens pour deux mois d’été, et après tu fais autre chose, alors qu’eux ils y sont toute l’année.
– Mais c’est pas de ma faute, bordel !
– C’est peut-être pas non plus de la leur, cela dit…
– Alors c’est bon, comme ils n’ont pas eu le choix, ils peuvent dire que je suis une faignasse qui peut pas porter deux putains de cartons ?
– Non, mais il va falloir que tu apprennes à gérer le fait que la société est violente. Que les gens soient classés comme ça dans des catégories, c’est violent. Et du coup, cette violence, elle ressort verbalement quand ils en ont l’opportunité.
– Alors je dois sourire et fermer ma gueule ?
– Non, mieux : tu dois montrer qu’on peut faire des études, vouloir un autre métier, sans pour autant les mépriser.
– Mais je les méprise pas !!! Ça ne me serait même pas venu à l’idée ! Maman elle fait le même taf bon dieu, et je dois te répéter comme je l’admire ? Je ne méprise ni leur boulot ni eux !
– Toi, non. Mais t’inquiète, il y en a beaucoup qui y pensent pour toi.

Je ne sais pas d’où je viens, alors j’en ai conclu que c’était de la classe moyenne. En prenant des indices ici et là, voilà ma conclusion. Et ça paraît rien, mais il m’a fallu des années pour l’assumer. Peur de trahir mon père, qui voulait absolument qu’on soit tous « ouvriers » – même si quand je me trouvais des affinités avec le communisme il me disait arrête un peu avec ta lutte des classes.

Ça a foutu le boxon dans ma tête, politiquement. Un jour où je critiquais sévèrement les « intellectuels » (un truc du style ils servent à rien, au fond. Ils écrivent bien, c’est chouette hein, mais ils servent à rien) persuadée que mon père, si fidèlement « ouvrier », allait me soutenir, il m’a dit : « mais arrête, c’est grave d’avoir une haine comme ça pour des gens qui travaillent pas de leurs mains ! »
– Mais… c’est toi qui m’a dit : ne méprise pas les gens qui travaillent de leurs mains !
– Oui, mais est-ce que pour autant ça veut dire : méprise les autres ?
– Bah…
– Bah non. Mais disons qu’il y en a qui s’en prennent davantage plein la tête, donc on doit insister, tu comprends.
– Tu respectes tout le monde, alors ?
– Oui. Disons, presque…
– Tu m’aimerais quel que soit le boulot que je fasse ?
– Oui.
– Sérieux ?
– Bon…
– Quoi ?
– Sauf si tu faisais carrière en politique. Ouais, là, ça me ferait quand même chier.
– Même pour prendre la relève d’Arlette ?
– Arrête un peu avec ta lutte des classes.

 


 

Daddy, Where Do Workers Come from ?

I was in Year 2 when they’ve started to ask me to write, every autumn term, on a A4 page torn/cut into two pieces, what my parents did.
‘And just below please write your parent’s occupation. That means what they do.’

My mom looked after me. I had learnt how to say that, because she had to repeat it everywhere. I remember filling out forms for her, she wrote: ‘stay-at-home mother’. My mom often says out loud what she writes.

Daddy, I wasn’t sure. I put : ‘he fixes photocopiers’. Well, certainly it was more something like: ‘he fixees fotokopiers’. Spelling doesn’t matter.

When he came back at night, I asked him :
– Daddy, today at school I’ve been asked about your occupation so I put photocopiers’ fixer. Is that right?
– You can just write: ‘manual worker’
– What’s a manuallworker?
– Someone who works with their hands.
– Mommy works with her hands too!
– Yes, it’s a bit like a manual worker…
– No, Mommy is a stayathomemother, I heard her say to the lady the other day.
– Yes, but she’s not… a doctor, for instance…
– But doctors have hands to work too!
– Ok, just forget it… Just remember this: manual worker.
– I write manual worker?
– Yes, you write manual worker.
– And grandad and grandma… What are they doing?
– They are manual workers.
– Everybody is manual workers?
– Well… That’s complicated… Just remember : ‘manual worker’.

That’s what I wrote: ‘manual worker’.

Then in year 7 I’ve started to suspect I had been tricked. I had heard my mom say, to the same forms-to-fill-out people, and to others: ‘maintenance agent in reprography’.

– Dad, you know I’m no longer a kid, now, you can tell me you’re not a manual worker…
– What are you on about?
– Mommy says you’re a maintenance agent in reprography.
– Yes, that’s the same thing.
– It so isn’t! I know it because when I put down ‘worker’ sometimes, people asked me: ‘what speciality?’ ‘Manual Worker’ only doesn’t exist.
– Yes, it does.
– …
– …
– What does it mean?
– It means you’re not at the top of the ladder.
– Who’s at the top of the ladder?
– Richer people, with respected jobs which required them years of study.
– You didn’t study?
– No, I quit secondary school before completing my final exams.
– Then how come you always say to us: ‘pass your final exams first’?
– Sometimes I do wonder…
– Manual worker, it means a job without studying, then?
– Yes, that’s it.
– Ah ? Ah okay then.

Then I got closer and closer to doing my final exams. Economics and Sociology for A-Levels. Now I could no longer be tricked. One night I came home, probably in year 11, just after a sociology class.

– So, Dad, in fact you’re not at all a manual worker!
– What?
– Stop pretending! I know it’s wrong, today we studied Socio-professional categories, and you’re not a manual worker!
– What am I, then?
– A technician. I know, I’ve heard Mom say it sometimes: ‘Technician in reprography’.
– I didn’t study…
– Tut tut tut – yes you did, you have an apprenticeship, that’s something!
– Fine, so I’m a skilled worker then, it’s the same thing.
– Except it isn’t, Dad, IT ISN’T! Look, it’s totally different! – I gave him my handout, with all the correct labels. Don’t you see? Aren’t you’re a technician?
– Well, technically…
– So you’re under label number 4, not 6, look: ‘4: Intermediate occupations’.
– Whatever… I don’t care for this classification one bit.
– Yes, but you didn’t tell me hierarchy was so important to you.
– No, it’s not hierarchy, it’s that I feel I’m a manual worker.
– Okay, so why do you feel you’re a manual worker?
– (he thinks, but not for long) Because my parents were… Because I’ve got a manual occupation in which you get your hands dirty… Because I have a boss but I’m nobody’s boss…
– THERE! Hierarchy !

I don’t know how many times my dad told me he didn’t want to be anybody’s boss. Not that he necessarily had some major issues with his own managers, by the way. But he would say: ‘as a boss, I wouldn’t be myself’. Many discussions were required to understand this a bit better. Loyalty towards his family, respect for people who went to work on the production line every morning, who will never earn any more than the minimum wage.

Personally, I got all confused regarding social classes. I wrote ‘manual worker’, under ‘father’s occupation’, and we lived in an estate – a very, very lovely estate, but an estate, still. On the other hand, my dad worked in Switzerland, and probably earned a salary twice or three times as big (or even bigger, I don’t know) as the one he used to earn in France, and I went to a Public Secondary School (which is private, if I understand English correctly…) for four years. My dad raised me saying: ‘never forget where you come from’. So while studying I’ve worked whenever I could to help cover the expenses, I wanted to work in a supermarket, be a cashier, like my Mom, who had been employed again for many years now. While in general it went quite well, I also felt the disgust and resentment of people who somehow didn’t have any alternative choice. I remember colleagues saying: ‘yeah, sure, you, Madam goes to University, so yeah, that’s right…’ they said that all the time. Even when I didn’t even speak. I was pissed off, so one night as I came back home, I told to my dad: ‘Well let me tell you one thing, my friend, in their opinion I sure don’t come from there! They remind me constantly of that, they don’t want me to be like them!’

My dad responded:
– No doubt, that’s a pretty shit thing to keep saying. But look, consider how pissed they are: you come for two months over the Summer, then you do something else. They are stuck there all year long.
– That’s not my fault, for god’s sake!
– It might not be theirs either, you know…
– Fine! So because they didn’t have a choice, they can tell me I’m a lazy ass who can’t carry two fucking boxes around?
– No, but you’ll have to deal with the fact that society is violent. The very fact that people are classified according to such categories is violent. This violence gets turned into words as soon as the opportunity arises.
– So I must smile and shut the fuck up?
– No, do better than that: you must show them that it’s possible to study, want a different job, without despising them.
– But I don’t despise them!!! It wouldn’t even occur to me! Mom does the same job, for crying out loud, and do you need me to repeat how much I admire her? I despise neither them nor their job!
– You don’t. Yet don’t worry, so many do it for you.

I don’t know where I come from, so I came from the middle class. Taking clues here and there, here’s my conclusion. It doesn’t seem like much, but it took me years to own it. Fear of letting my dad down, since he so wanted us all to be ‘manual workers’. – even if when I considered communism he told me to cut it short, what with all my class struggle.

It made a bit of a mess out of my mind, politically speaking. One day when I was seriously criticising ‘intellectuals’ – something along the lines of: they’re useless, in fact. They do write well, fair enough, but they’re useless – convinced that my dad would support me, yet he told me: ‘Stop that now, you can’t have such hate against people who don’t have a manual occupation!’
– But you told me: respect people who have a manual occupation!
– Does it necessarily mean: do disrespect the others?
– Well…
– Well no. But some of them do get a right mouthful, so we need to insist, you see.
– So you respect everyone ?
– Yes. I mean, almost everyone….
– You’d love me whatever my job ?
– Yes.
– Really?
– Well…
– What?
– Except if you went for a career in politics. Now that would piss me off a little.
– Even to lead the Labour party?
– Oh come on, stop it already with your class struggle.

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