La signification des rêves: une anti-analyse

fishing



UK flag pastel

Quand on meurt, on continue de rêver dans la vie des autres.

Mon père rêvait d’aller pêcher dans un lac au Canada. Le silence, la nature, la lenteur, les couleurs, les grands espaces. Pendant des années, j’ai bien essayé de l’encourager à y aller. Il me disait: “mais à quoi servent les rêves si c’est pour tous les vivre?” Moi je n’étais pas d’accord, tu penses bien; j’avais écrit dans tous les recoins de mon agenda entre 12 et 16 ans: “Vis tes rêves mais ne rêve pas ta vie.” Je n’ai jamais refusé d’être un cliché. Pour moi le vécu ne pouvait être que le réalisé. J’ai même failli vouloir interpréter les rêves, surtout ceux faits en plein jour, trouver les lacunes et les manques se reflétant dans nos échecs éveillés. Est-ce qu’on ne se punissait pas constamment, en s’infligeant des manques volontaires?

Reprenons.

– Mais à quoi servent les rêves si c’est pour tous les vivre?
– C’est quoi cet argument moisi, papa? Si on a des rêves, heureusement que c’est pour les vivre! C’est pas pour se rappeler de ce qu’on ne peut pas faire!
– Mais si je voulais vraiment, j’irai.
– Ah! Je le savais! Ben alors pourquoi t’y vas pas?
– Et je rêverai de quoi, après?
– Ohla, mais pas de souci, moi je t’en file des rêves, j’en ai un paquet, t’imagine pas, je peux bien partager.
– C’est peut-être parce que j’en ai si peu alors, que j’y tiens autant.


Mon père, il avait cette idée que les rêves ne se cherchaient pas. Qu’ils arrivaient. Je sais bien que si j’en avais autant, de rêves, c’est que je passais mon temps à en chercher de nouveaux. Et le meilleur exemple, c’était les voyages. Je voulais tellement visiter une destination, ce n’est qu’une fois que j’y étais allée que je pouvais me mettre à rêver d’une autre (Car je suis exigeante mais pas maso, ça sert à rien non plus de vouloir visiter 20 pays quand t’as déjà pas les thunes -ou le temps- de te payer le train jusqu’à Bruxelles).

Mon père avait des rêves irremplaçables. Et moi je voulais lui allonger sa liste. “Regarde, papa, t’aimerais pas aller là, par exemple?” je lui disais quand il regardait Thalassa. Il me disait “ah c’est sûr, ça doit être magnifique”. Ce qui était la manière que mon père avait de dire: “pas plus que ça, non, je veux juste apprendre des trucs sur cet endroit.”

Quand on lui a trouvé un cancer dedans, à mon père, je me suis accrochée comme jamais à ce rêve qui lui restait. Je lui disais : “papa, tu sais quoi, quand tu seras guéri, on louera un chalet au Canada, en bord de lac, avec toute la famille, pour que tu puisses pêcher quand tu veux pendant deux semaines!” Je ne sais honnêtement pas s’il y a cru. Je ne sais pas si j’y ai cru moi-même, bien que je m’en croyais persuadée. Je faisais bien sûr comme tous les gens qui sont sur le point de se dire adieu, je parlais du futur pour dire au présent de fermer sa gueule.

Mon père ne pêchera jamais au Canada. Je me suis rendu compte qu’en l’état, mon amertume allait en faire une phrase de bourge gâté, tout ce qu’il n’était pas.

Or son rêve, à force d’être sien, était devenu le mien, avait changé justement de tant persister. Je ne pêche pas. Je ne me lève pas à l’aube pour fumer clope sur clope en regardant le lac, buvant une trop grande quantité de café noir répartie en tasses minuscules. Moi, un chalet au Canada, ça devenait un cottage, me baigner dans le lac, lire des bouquins toute la journée tout en me connectant de temps à autre au wifi.

Son rêve, à force d’être sien, était devenu le nôtre. Avec mes deux frères et nos partenaires, on a loué une baraque gigantesque au bord d’un lac, avec ponton privée et trois barques. Mes frères pêchent, et moi j’ai ramené tous ces livres de mon père, tellement conseillés mais jamais encore lus, pour qu’il vienne avec nous. Il est partout car il n’est pas là.

Je croyais qu’en faisant ça, on réaliserait un des rêves de mon père. C’est faux. On réalise que ce qu’on croyait n’être qu’à lui est passé en nous. En partant, les morts rêvent encore pour produire le réel. Dans leur absence, se tenir debout.


The Meaning of Dreams: An Anti-Analysis

When you die, you keep dreaming in the lives of others.

My dad dreamt of fishing in a lake in Canada. Calm, slowness, colours, large natural spaces. For years, I encouraged him to go. He said: ‘but what’s the use of dreams if you live them all?’ I disagreed, obviously. I had kept writing in my diary, from age 12 to 16: ‘Live your dreams but don’t dream your life.’ I’ve never refused to be a cliché. In my opinion, what had been experienced could only be what had been done. I’ve almost wanted to interpret dreams, especially those you dream in the middle of the day; to find the lacks and shortcomings which inhabited the failures we performed wide awake. Didn’t we constantly punish ourselves, by self-inflicting such shortcomings?

Let’s start again.

– But what’s the use of dreams if you live them all?
– What sort of a rotten argument is this? Of course you dream dreams in order to live them! Not in order to remind yourselves of everything you can’t do!
– If I really wanted to, I would go.
– Ah! I knew it! So why don’t you go?
– What would I dream of, after that?
– Oh don’t you worry, I can give you a couple of dreams, I have so many I can share a few.
– So maybe that why I’m holding on to them: because I only have a few.

My dad had this idea that dreams couldn’t be looked for. They just happened. I know I had so many dreams because I spent my time looking for new ones. The best example is travelling. I wanted so bad to visit one place, it was only once I had been that I could start dreaming of another one. (That’s because I’m demanding, but not a masochist, there’s no point in wanting to visit 20 countries when you don’t even have the money -or time- to take a train to Brussels.)

My dad had irreplaceable dreams. And I wanted to add some to his list. ‘Look, dad, wouldn’t you like to go there for instance?’, would I say as he watched French TV series Thalassa. He would say: ‘sure, it must be wonderful.’ Which was really his way of saying: ‘not really, no, I just want to learn stuff about that place.’

When they found my dad had cancer inside of him, I held on to that dream of his like I never did before. I told him: ‘dad, you know, when you’ll be cured we’ll rent a chalet in Canada, by a lake, with the whole family, so that you can fish anytime you want for two whole weeks!’ I honestly don’t know if he believed it. I don’t know if I believed it either, even though I thought I had convinced myself. I did just like all these people who are about to say farewell – I spoke in the future tense to tell the present to shut the fuck up.


My dad will never fish in Canada. I realised that if I kept things like that, my bitterness would turn his dream into the sentence of a spoiled bourgeois, everything my dad was not.

So his dream, by being his so much, had become mine. It had changed from being so resistant. I don’t fish. I don’t wake up at dawn to chain-smoke while watching the lake, drinking far too much black coffee divided into many small cups. For me, a chalet in Canada became a cottage, I could swim in the lake, read all day and every so often connect to the wifi.

His dream, by being his so much, had become ours. With my two brothers and our partners, we rented a gigantic house by a lake, with a private dock and three rowboats. So that my dad is with us, my brothers fish, and I brought with me his books, those he recommended so much to me yet I’ve never read. My dad’s everywhere because he isn’t here.

I thought that by doing so, we would make his dream a reality. That’s wrong. We made our own reality more obvious. What we thought was his had passed into us. When they leave, dead ones keep dreaming to generate reality. In their absence, we try to stand.

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