L’amitié, ce rêve de grands

amis

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On emploie tous, par habitude, mimétisme ou facilité, des phrases toutes faites pour minimiser nos tragédies individuelles.

« Un de perdu, dix de retrouvés ». Mon père détestait cette phrase. Peut-être par pessimisme. En tout cas, c’est sûr, par refus de minimiser les douleurs.

On l’entend souvent dire d’une histoire d’amour, a fortiori quand les amoureux en question sont jeunes. Mon père détestait la condescendance qu’il y avait dans cette phrase. Mais je crois qu’il la détestait plus encore quand elle était dite à propos d’amis : « bof, un ami de perdu, dix de retrouvés ». Un ami de perdu, chez nous, c’était grave. Pas forcément quelque chose qu’on pouvait éviter. Mais quelque chose de grave.

L’amitié est souvent perçue comme infantile. L’amitié serait ce terrain de jeu qu’on occupe avant nos corps adultes, et leurs obligations plus importantes. Il y avait plein d’adultes, autour de moi, qui haussaient vaguement les épaules quand leur gamin chialait de perdre son meilleur ami suite à un déménagement, par exemple : « pff, mais t’inquiète, tu t’en feras vite d’autres, tu les auras vite oubliés ». Comme si la seule valeur qui comptait, c’était celle des choix adultes.

Mon père m’a transmis le contraire. Que les amis, c’est le ciment de toute une vie. Ce n’est pas l’enfance, c’est croître avec eux. Que les amis changent, c’est un fait. Il y a des circonstances, des gens qui s’éloignent, ceux qui s’en vont faire leur vie ailleurs. Mais même en leur absence leur souvenir nous fait grandir.

Toute gamine, je me souviens avoir eu envie d’y croire, à la date d’expiration des amitiés passionnelles, avoir hâte d’être adulte pour ne plus souffrir autant de ces histoires rocambolesques qu’on vit enfant, puisque le temps n’est que ça : du temps pour nous. Les complots et les disputes, comme tout cela prend de la place… Je regardais les adultes autour de moi : ils étaient une famille avant d’être des amis, alors, on sera saufs de tout ça à un moment donné, non ?

Non.

Il y a une vingtaine d’année sûrement, mon père et son meilleur ami de l’époque se sont disputés. Bien sûr que comme 90% des disputes, c’était une dispute qui n’aurait pas valu la peine d’exister. Sauf qu’elle a existé, comme 100% des disputes. Après ça, ils ne se sont plus parlés pendant près de… quoi, quinze ans ?

On peut croire qu’on vit mieux ces trucs-là quand on est adultes. On a d’autres priorités, croit-on.

Pourtant la douleur de mon père à perdre cet ami-là, si je suis honnête, je ne sais même pas si je l’ai vécue moi-même avec autant de force.

Il n’en parlait pas. Et c’est justement à ça que je le savais.

Plusieurs fois, je me suis demandé si ça ne l’aiderait pas de trouver des défauts à cet ami-là, de la même façon qu’on fait quand ado une copine nous tourne le dos : « ouais bah de toute façon elle a toujours été égoïste, cette conne, maintenant je m’en rends compte… » Mon père disait : « non. Je suis triste qu’on ne se parle plus, c’est tout.
– Mais tu trouves pas quand même qu’il a abusé, attends, c’est lui qui a tous les torts, nan ?
– Je pense que c’est plus compliqué. Je suis triste, c’est tout. »

En moi ça hurlait presque : « mais trashe-le, merde, ça ira mieux ! »

Faux.

Mon père disait qu’avoir eu un différend avec quelqu’un ne nécessitait pas de cracher sur tout ce qu’on avait vécu. Mon père des fois, il avait des phrases à la Gandhi et ça me gonflait.

Un jour, mon père a perdu le sien, de père. Pas de dispute, cette fois. D’un cancer. Il en parlait peu. Mais une fois je l’ai entendu parler avec sa mère, ma grand-mère. Elle lui disait que la vie était si courte, qu’il y a une chose que mon grand-père aurait aimé être là pour voir. C’était la réconciliation de mon père avec cet ami-là, cet ami de trente ans. A l’époque, ils n’étaient pas réconciliés. Mon père le lui a dit. Elle lui a répondu : « oui, mais il espérait toujours, car il savait à quel point il avait compté pour toi. » Les parents de mon père, mes grands-parents, tiennent aux aussi l’amitié en haute estime. Pour eux, ça n’est pas un truc que l’on fait en passe-temps, en attendant d’avoir des mômes. L’amitié, c’est ce qui maintient notre identité la plus profonde.

Mon grand-père était décédé. Et je sais que mon père, de temps à autre, pensait à cette conversation. Un dimanche, il est allé faire le plein d’essence. Comme ça, juste au cas où pour la semaine. Arrivé là-bas, station déserte, comme un dimanche après-midi, sauf : cet ami-là. Cet ami-là qui faisait le plein au même moment.
Je ne peux pas dire qu’il n’a pas hésité. Bien sûr qu’il a hésité. Tu ne vas pas à la rencontre d’un gars avec lequel tu n’as pas parlé depuis quinze ans sans une bonne dose d’appréhension. Mais mon père, qui n’était pourtant pas vulgaire, s’est dit : « putain, tu te fous de ma gueule… lui, ici ?!? ». Il est allé le voir. Je ne sais pas ce qu’ils se sont dits. Je sais que l’ami, lui, faisait apparemment exprès de faire traîner ses gestes pour laisser à mon père le temps de venir. Il appréhendait aussi.

Mon père, qui détestait les discussions sur les « signes » et autre coucous de l’au-delà, n’a pas cru que c’est mon grand-père qui lui envoyait cette nouvelle rencontre, comme le pensait pour sa part ma grand-mère. Mais ce qu’il savait, c’est qu’il n’aurait peut-être pas réagi de la même façon s’il n’avait pas su ça sur son père. On a parfois besoin de la confirmation des autres pour ne pas minimiser sa propre douleur. Ce que mes grands-parents avaient dit à mon père, c’était ça : « tu sais, nous savons comme c’est important pour toi, et ça n’est pas parce que tu es adulte que ça le rend anecdotique ».

Ils sont restés amis toutes ces années après. Bien sûr, ça n’a jamais été comme avant, j’imagine. Mais avant quoi ? Trop d’événements nous transforment.

Dans les dernières années de vie de mon père, je sais que cet ami et lui ont vécu des choses importantes, c’est tout ce qui compte. Ils ont discuté, et puis, ils ont pêché sans parler. Je le sais, la rivière parlait pour eux dès l’aube, comme ils avaient toujours aimé qu’elle fasse.

Ma maman savait cette amitié. Elle savait qu’elle devait aller le dire à l’ami de vive voix. Je suis allée avec elle ce matin-là. Dans le petit magasin tenu par l’ami, le rideau était tiré. Une fois à l’intérieur, c’est maman qui a parlé : « je suis venu te dire que… Gilles est décédé. »

En rentrant à la maison ensuite, je me souvenais de toutes ces conversations que j’avais eues avec mon père, sur l’amitié, sa force et sa douleur. Il me disait : ne disperse pas trop ton amitié à droite à gauche, il faut du temps pour aimer les gens, il faut donner du temps à l’amitié.

Je me suis rappelé aussi qu’il aimait mes amis. Non seulement individuellement, mais pour ce qu’ils me donnaient d’existence. Quand je lui racontais émue une surprise ou une attention que l’un ou l’autre m’avait faite, papa paraissait quasiment plus ému que moi. Il disait : je suis tellement heureux que tu aies de vrais amis, tellement heureux que tu comptes à ce point pour eux, tellement heureux qu’ils comptent autant pour toi.

L’enfer, c’est peut-être les autres, mais la consolation aussi. Et le paradis ? Bah j’en sais rien, n’en demandez pas trop, quand même.


Friendship: a Grown-Ups’ Dream

We all use – easy option, habit or mimicry – ready-made expressions to tone down our individual tragedies.

‘There’s plenty more fish in the sea’. My dad hated that saying. Maybe because he was a pessimist. But also because there was no way he would tone down any suffering.

We usually use it about love, especially when said lovers are young. My dad hated this saying’s patronising tone. However, I think he hated it even more when it was said about friends (as you can in the French version): ‘oh, that’s okay, you lost that friend, but they are many other people to make friends with.’ A lost friend, in my family, was a serious thing. Not necessarily avoidable. Still, a serious thing.

Friendship is often considered childish. Friendship would be that playground we live on before putting on our adult bodies, and all the more important commitments attached. Many grown-ups, around me, would merely shrug while their child was crying, as they were about to lose their best friend due to moving home: ‘nah, don’t worry, you’ll soon have other friends. You’ll soon have forgotten about these ones.’ As if the only things that mattered were adult choices.

My dad passed on the opposite belief to me. A belief that friends constitute the cement of a lifetime. Friends are not childhood, friends are: growing up together. Of course friends change. Circumstances force this upon us, some friends get more distant, some leave altogether. Even in their absence, though, their memories help us grow.

As a kid, I remember I’ve wished I could believe that: passionate friendships will pass. I couldn’t wait to be an adult to no longer suffer from children’s extravagant troubles; since as children, we’re only time made for us, conspiracies and arguments take up so much space… I looked at the grown-ups around me; they were a family before being friends, so there’d be one point when we’ll be safe from all this, wouldn’t there?

Nope.

About twenty years ago, my dad and his then best friend had a massive fight. Obviously, like 90% of fights, it was a fight that shouldn’t have been. Yet it has been, just like 100% of fights. After this, they didn’t talk with each other for… what, about fifteen years?

It’s sometimes felt we’ll manage these things better when we’ll be older. Won’t we have other priorities?

As a matter of fact, the pain my dad went through losing that friend, I’m not even sure I’ve experienced it myself.

He didn’t talk about it. That’s how I know how big it was.

Many times I’ve wondered whether it would help if we found his friend’s flaws, the same way we try to find flaws when as a teenager we’re hurt by one of our former friends: ‘that bitch, she’s always been selfish anyway…’ My dad would say: ‘no way. I’m sad, is all. I’m sad we no longer talk to each other.
– But don’t you think he was the one being wrong ? He’s the guilty one, isn’t he ?
– I think it’s more complex than that. I’m sad, that’s all.’

Deep down I was screaming: ‘just unleash the words, for god’s sake !’

Nope. Once more.

My dad used to say that having a row with someone didn’t necessarily mean spitting on everything you had live together. Sometimes my dad spoke like Gandhi and it really pissed me off.

Then one day my dad lost his. His dad. Not over an argument. Over cancer. He didn’t talk much about it. But there was this one time I heard him talk with his mom, my grandma. She was telling him that life was short, and that there was one thing my grandad would have loved to see. It was my dad and his friend reconciled. At that time, they hadn’t reconciled. My dad reminded my grandma of that fact. She said : ‘yes, but he kept hoping, because he knew how much this friend had meant to you.’ To my dad’s parents, my grandparents, friendship’s very highly considered too. Friendship isn’t for them something you do to pass the time, while waiting to get children. Friendship is what holds your deepest identity.

My grandpa died. And I know my dad would think about that conversation from time to time. On a Sunday, he went fill up the car tank. Just in case we needed it during the week. The gas station was empty, as you’d expect on a Sunday, except for that friend, who was there. That friend who was getting gas at the very same moment.

I can’t say my dad knew immediately what to do. Of course he didn’t. You don’t walk to a guy you haven’t spoken to in fifteen years without any stress. My dad, who wasn’t rude, probably though: ‘oh fuck me, what the hell is this?!?’ My dad went to the friend. I know that the friend was intentionally slow, to give my dad enough time to get to him. He was stressed to.

My dad really disliked any discussions about signs from the other side. He didn’t think my grandpa was responsible for this new chance at an encounter, as my grandma does. But he probably thought he wouldn’t have acted in the same way if it wasn’t for what he knew about this dad. We sometimes need others people’s agreement not to play down our own pain. This is what my grandparents had told my dad: ‘see, we know how important it is for you, and you being a grown-up doesn’t make it trivial.’

The stayed friends for years after this. Sure, it couldn’t have been the same as before. But before what? Too many events change us.

During my dad’s last years, I know he and his friend lived important things together. They talked, and they also went fishing without talking. Yes I know, the river would make the talking, the way it always has, waiting for the sun to rise.

My mom knew the value of that friendship. She knew she had to go tell the friend in person. I went with her. In the friend’s small shop, the store was shut. Once inside, mom talked : ‘I came here to tell you… that Gilles passed away.’

On the way back home, I remembered all the conversations we had with my dad about friendship, its strength, and the pain it causes. My dad would tell me: don’t spread friendship around too much, you need focus, you need time to love people. Friendship deserves time.

I remembered, too, that my dad liked my friends. Not only as individuals, as the ones providing me another form of existence. When touched I confided in him something a friend had done for me, my dad seemed almost more touched than I was. He would say: I’m so happy you have true friends, so happy you mean that much to them, and they mean that much to you.

Hell comes from others, but so does comfort. What about paradise, then? Well I have no idea, so let’s stop here for today.

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