Sincère

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UK flag pastel

Mon père vivait tout entier dans son visage. Ce n’est pas qu’il n’avait pas de corps, il en avait même un solide, robuste, incontestablement présent. Il a toujours su me soulever à une main, et autant vous dire que je ne suis pas un poids plume. Mais son visage disait tout de lui, absolument tout. On dit d’un visage ou d’un geste qu’il « trahit une émotion » : le visage de mon père ne trahissait rien. Il n’y avait rien à trahir, car il n’y avait rien qu’il tentait de cacher.

Mon père n’avait pas la pudeur au même endroit que certaines personnes que je croise, retenues dans leur affection, contenues dans leur chagrin. La pudeur des sentiments, mon père ne connaissait pas. Il riait à s’en fendre les joues, pleurait comme un gamin abandonné. Il n’aimait pas en parler, mais c’est parce que les mots, pour lui, étaient véritablement superflus.

Cette image que j’ai de lui : sur le balcon de sa mère, ma grand-mère, ses larmes d’enfants. Il avait perdu son père. Il était perdu, ça n’est pas une image, ses épaules se secouaient contre mon torse, là, sur un balcon élevé du neuvième arrondissement, dessous c’était vide. Je n’ai connu mon père qu’avec le vertige.

Il n’a jamais vu de faiblesse dans le fait de pleurer. Ne m’a jamais dit, ni à moi ni à mes frères, qu’un garçon ne pleurait pas, ou une de ces autres phrases toutes faites pour empêcher aux gens d’être ce qu’ils sont. Tu rigoles ? Je l’ai vu pleurer plus de fois que ma mère. Ça n’est pas un concours, mais du coup, je n’ai jamais associé (consciemment du moins) la tristesse, le désespoir même, à la faiblesse, à un trait genré, masculin ou féminin. Pleurer, c’était laisser déborder, au même titre qu’exploser de rire.

Car il ne retenait pas non plus ses sourires. La joie l’emportera toujours sur cette saloperie de désespoir. On la créera de toutes pièces s’il le faut. C’est ce qu’il me disait avec des sourires : tiens, regarde, la joie déjà, elle est là. Il adorait la chanson de Louis Armstrong, « What a Wonderful World ». Un jour, il m’a demandé de la lui traduire en entier. Et au moment où il est question d’amis qui se serrent la main, et que c’est leur façon de dire « je t’aime », il a souri tellement fort, il m’a dit « oui, tu vois, c’est ça. » Et aussi : « écoute sa voix, tu n’es pas déjà heureuse rien que d’entendre son sourire ? » Ensuite il chantonnait l’air. Je ne reconnaissais pas toujours les airs qu’il chantonnait, mais on pouvait déduire ce qu’il chantait à l’expression de son visage.

Il y a parfois eu des moments bizarres. L’inconfort des gens, face à un homme qui retenait si peu ses émotions. Je les sentais parfois, les regards insistants des gens qui se disaient : « mais enfin, calme-toi, tu vas la revoir, ta fille », quand il me serrait dans ses bras pour la huitième fois devant les portiques de sécurité de l’aéroport. Quand, fier de moi, il m’amenait à son travail, que j’aie dix ou vingt-cinq ans, et que sa joie m’aurait quasiment déstabilisée. Parce que ses yeux je les voyais, je voyais bien que ses collègues les voyaient aussi, et je me disais en moi-même « papa, aimer trop c’est tellement un danger. »

Il riait. Il aimait tellement rire. Fumeur depuis plus de trente ans, ça finissait toujours en grosse toux, cette histoire-là, mais on riait, et puis, presque encore plus de voir qu’il n’en pouvait plus. Quand il savait aussi que c’était tout sauf politiquement correct, je lui lisais des Brèves de comptoir, il n’arrivait pas à se retenir. Il essayait au début, et puis ses sourcils montaient, son visage entier se plissait, ses dents déchirait cette attitude réservée qu’il n’a jamais su avoir.

Ce ne sont pas les traits de son visage qui me manquent le plus chez mon père, c’est leur vérité. Peut-être qu’on peut dire ça de tout le monde ? Peut-être que ce texte montre encore à quel point la douleur est égoïste : croire qu’on est la seule personne au monde à vivre ça, ce manque-là d’une personne qu’on aime. Peut-être que je cherche à tout prix à individualiser ce sentiment universel pour qu’il soit, débité en petits bouts alignés, plus facile à avaler.

Je ne peux pas finir un texte comme ça, j’entends sa voix, mon père m’aurait dit la joie toujours est plus forte, il faut qu’elle gagne, il faut la laisser gagner. On était sur le balcon après sa sieste. J’ai toujours été fascinée par le ciel des fins d’après-midi. Je trouvais tellement belles les couleurs sur les découpes montagneuses, derrière la pluie qui ne tombait plus. Il savait mon apaisement dans ses moments-là. En profitait pour me dire : « c’est beau, de vivre, non ? » en mettant sa main autour de mon épaule. Je ne supportais pas, alors, de n’entendre que sa voix. Il fallait que je me tourne vers lui. Là, je le voyais, la vie tout entière dans son visage, et je souriais au moins autant que lui.


Sincere

My dad’s whole life was in his face. Not that he didn’t have a body: he had one – a solid, sturdy, undeniably present one. He’s always been able to carry me with just one hand, and let me tell you I’m no featherweight. But his face said absolutely everything about him. We often say, at least in French, that some facial expression or move “betray someone’s emotion”: my dad’s facial expression didn’t betray anything, since there was nothing he was trying to hide.

My dad didn’t show the same modesty I see in people I encounter, who make sure their affection is restrained, their sorrow well-contained. Containing his feelings was not something he did. He laughed so much as to crack open his cheeks, and cried like an abandoned child. He didn’t like to talk about this, but only because words were so unnecessary.

This image I have of him: on his mum’s (my grandmother’s) balcony, his child tears. He had lost his dad. He was lost, that’s no metaphor ; his shoulders were shaking against my torso, up there on a high balcony of the neuvième arrondissement, below us was the void. I have only ever known my dad afraid of heights.

He never saw any weakness in crying. Never told me, neither told my brothers, that a boy shouldn’t cry, or one of these clichés established to prevent people to be what they are. Are you kidding? I’ve seen him cry more often than my mum. It’s not a contest, but that’s probably why I have never associated (at least consciously) sadness, or even despair, with weakness, or seen it as a gendered feature, masculine or feminine. To cry was to witness an overflow, just like to burst out laughing is to show you can’t be any fuller than that.

He didn’t contain his smiles either. Happiness will always win over freaking despair. We’ll build it all if we must. That’s what he told me with his smiles: look, happiness is already here. He loved that Louis Armstrong song, “What a Wonderful World”. One day, he asked me to translate the whole song to him. When Armstrong sings about friends shaking hands, but really saying “I love you”, my dad smiled so wide, he said: “look, that’s exactely it”. Also: “listen to his voice, aren’t you happy just listening to his smile?” Then he would hum the song. I didn’t always get what song he was humming, but you could almost find out what it was by the look on his face.

There have been strange times. People being uncomfortable next to this man who didn’t hold back any of his emotions. I have seen them, sometimes, their eyes looking at us for too long, as they were thinking: “fod god’s sake, calm down will you, you will see your daughter again.” He had hugged me seven times, as we were saying goodbye besides airport’s security. And when he took me to his workplace, whether I was ten or twenty-five, his joy was almost too much for me to keep standing like everything was normal. I could see my dad’s eyes, and I could see that his colleagues could see them too, and I thought to myself: “dad, to love too much is dangerous”.

He laughed. He loved laughing. A smoker for thirty plus years, such entreprises would always end up in a cough, though we laught anyway, we laught even more to see he could no longer laugh properly. When he knew it wasn’t politically correct too, I read to him a few Brèves de comptoir, he couldn’t hold it back. He would try at first, then his eyebrows would go up, his face would get more and more wrinkled, and his teeth would tear off this timid attitude he never learnt to fake.

What I miss the most from my dad aren’t his facial expressions, but their truthfulness. Perhaps we can say that of everyone? Perhaps this text shows once more how selfish is pain: to believe you’re the only one living this, living this emptiness. Perhaps I’m trying the best I can to individualized this universal feeling, so as to make it, cut up in nice tidied bits, easier to swallow.

I can’t finish a text that way. I hear his voice, my dad would have told me happiness is stronger, it must win, you must let it win. We were on the balcony after his nap. I’ve always been fascinated by late afternoon skies. So beautiful were the colours on the mountainous shapes, behind a rain which no longer fell. He knew my calm, then. Would take this opportunity to tell me: “to live is beautiful, isn’t it? », putting his hand around my shoulders. Then I couldn’t only hear his voice. I had to turn to him, to see him. And there I would see him, the whole life in his face, and I would smile, at least as much as he did.

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