Retour vers le futur

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UK flag pastel

La mort, je ne peux pas dire, je ne l’ai pas vécue.

Ce que je sais, c’est la main tiède de mon père sur le balcon, un soir d’été, le jour déclinant et ma mère qui ploie avec.

Ma mère qui évidemment refuse d’admettre qu’il y ait la moindre possibilité qu’il ne s’en remette pas, de cette saloperie de cancer qu’on lui a diagnostiqué il y a quelques semaines à peine. Et mon père qui essaie non pas de lui faire admettre cette idée, mais de la convaincre que si le pire arrivait, le meilleur était arrivé lui aussi, et bien avant. Que le meilleur, prends-toi ça dans la gueule connard de pire, le meilleur avait gagné la course haut la main.

J’avais demandé à mon père s’il voulait parler. Dit que j’étais prête à tout entendre. Que tout ce qui lui faisait peur, mal, horreur, il pouvait me le dire. Que c’était pas une vie d’être coincé dans un corps si on pouvait pas l’insulter, des fois, quand il faisait que des conneries.

Mon père m’avait dit merci, c’est vrai, il y a bien quelque chose qu’il voulait dire, mais il ne savait pas comment. Il m’a dit « je le dirai aussi quand J. sera là, je veux lui dire aussi. »

Je me suis dit bordel on va se faire nos adieux, qu’est-ce que c’est que cette horreur, on va parler de mourir et ça sera abominable.

Il a parlé de vivre, il n’a parlé que de ça.

On avait fini de manger, maman pleurait de penser à l’infime probabilité (l’amour rend toujours la probabilité infime) que… Et puis papa lui a tendu la main, qu’elle a prise, toujours confiante et stable malgré les soubresauts de sa poitrine, et il a dit : « je ne peux rien dire qui rende ça facile, et bien sûr, bien sûr, j’aimerais que tout cela continue encore, et sûrement ça continuera. Mais si jamais… si jamais… Vous pouvez vous poser toutes les questions que vous voulez sauf une. » Maman a remonté la tête, puisqu’elle voyait bien qu’il attendait son regard à elle pour délivrer sa bouche : « sauf une. Ne vous demandez jamais si j’ai été heureux. Je vous réponds maintenant une fois pour toutes : oui, sans hésiter oui. » Je rêve, où il riait, maintenant ? « Ma vie est merveilleuse et je ne l’échangerai pour rien au monde. » De derrière la douleur j’avais envie de rigoler avec lui, lui dire : « dis donc, pousse-pas mémé, non plus. »

Bien sûr maman pleure de plus belle, et mon père rit car il dit : « Je t’assure, je t’assure ! » et j’essaie de ne pas trop tordre la bouche, de faire ça discrètement pour empêcher cette eau poisseuse de me dépasser des orbites. Mon père tend son autre main vers moi.

J’ai essayé de rationnaliser, comme je fais souvent quand l’émotion envoie tout valdinguer là-dedans, je me suis dit : « mmmh il essaie de se rassurer ». Pour ne pas voir l’évidence, ne pas voir qu’évidemment… c’était nous qu’il voulait rassurer. Nous, c’est tout.

Il se doutait bien que flippés comme on était, tous, on se serait posé la question à s’en fait frire la cervelle.

D’ailleurs, je suis sûre qu’il se doutait qu’on se poserait la question quand même. Car il y a pire que de perdre quelqu’un. Il y a se dire que, peut-être, on aurait pu l’aider à être plus heureux.

Mon père a répondu à la question avant qu’on se la pose, et surtout avant qu’on ose la lui poser. C’était son côté bon élève.


Quand aujourd’hui l’un d’entre nous se pose la question à haute voix : « mais tu crois, vraiment, qu’il a été heureux ? Il nous aurait dit, si on avait pu faire plus pour lui ? », on se dit les uns aux autres : « mais oui, rappelle-toi ce jour-là sur la balcon. On a promis qu’on le croirait. »

Souvent, les gens parlent pour combler l’instant. Mon père, c’était le futur. En bon fan de Michael J. Fox, il fallait toujours qu’il nous la joue Power of love.


Back to the Future

Death, I don’t know much about. I haven’t lived it yet.

What I know is the warm hand of my dad on the balcony one summer night, with the declining sun and my mom buckling under its weight.

My mom, who obviously refuses to admit that there is the tiniest possibility that he may not recover from this bloody cancer he’s been diagnosed with weeks ago. My dad doesn’t try to make her accept the idea, he tries to convince her that even if the worst happened, the best had happened already, it had happened long before that. Tries to convince her that the best, get that in your teeth you fucking worse, the best had long won the race.

I had asked my dad if he wanted to talk. I said I was ready to hear it all. Anything he feared, suffered from, loathed: he could tell it to me. I said it wasn’t a life to be stuck in a body you couldn’t sometimes swear at, especially when that very body was being so crap.

My dad said thank you, that’s true, there may be something he wanted to say, but he didn’t know how. He told me he would tell us when J. would be there, because he wanted to tell her too.

I though: shit! We’re going to say our goodbyes, that’s terrible, we’ll talk about dying and it’s gonna be awful.

He talked about living, he only talked about that.

We had finished our dinner, mom was crying about this tiniest probability (love always makes that probability tiny) that… Then dad reached her hand; she took his, confident and steady despite her chest’s spams. He said: “I can’t say anything to make this easier and of course, of course I’d like it to go on, and surely it will go on. But if… Only if… You can wonder anything but this…” Mom looked up, as she understood that he was waiting for her eyes to free his mouth: “anything but this: has he been happy? I answer you now once and for all: yes, without a doubt, yes.” Was I dreaming then, or was he actually laughing? “My life is wonderful and I wouldn’t exchange it for the world.” From behind the pain, I wanted to laugh with him, tell him: “come on dad, don’t over-egg the pudding…”

Obviously mom cries even more, and my dad laughs as he says: “I assure you! I assure you!” I try not to contort my mouth too much, to fight discretely back that sticky water which wants to spill out of my eye sockets. My dad gestures to hold my hand too.

I tried to rationalise, as I often do when emotions send everything flying around inside, I told myself: “mmmh he tries to reassure himself.” I thought that to avoid seeing the obvious: of course he wanted to reassure us. Just us, not him.

He knew full well that as the freaks we all are, we would have wondered and asked ourselves this question until frying up our brains. Because there’s something worse than losing someone. It’s to wonder whether you could have make that someone happier.

My dad answered the question before we even asked it. I guess he’s often been a star pupil.

Nowadays, when one of us wonders aloud: “really, had he been happy, though? Would he have asked us if we could have done anything else for him?”, we can answer: “yes, remember that day on the balcony. We promised we would trust him.”

People often talk to fill in the present’s gaps. My dad filled in the future. As a fan of Michael J. Fox, he always had to play it Power-of-Love style.

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