On n’est pas sérieux quand on a des parents

adulte
UK flag pastel

Mon père, sans faux col effrayant, m’accompagnait chez le dentiste. On était presque arrivés au pont. Il m’a demandé : « je peux te prendre la main ? », et j’ai dû lui répondre : « bah oui ! », en la lui la donnant. Je ne sais pas quel âge j’avais. J’étais suffisamment jeune pour ne pas aller chez le dentiste toute seule encore, et suffisamment grande pour que mon père me demande, avant de me prendre la main.

Je nous revois distinctement tout juste commencer à traverser ce grand pont aux drapeaux. Il m’a dit, nos mains liées : « je suis content. Il faut que je profite de cet instant car un jour tu auras honte de me tenir la main. » Choquée, j’ai répondu : « n’importe quoi… »

Et j’étais hypocrite. Car la honte des parents, c’était vrai, commençait à germer en moi, et je ne comprenais pas ce sentiment odieux. J’aimais mes parents, et ils n’ont jamais été du genre à se prendre pour mes copains, donc de quoi est-ce que j’avais peur d’être vus avec eux, près d’eux, dépendants d’eux ? C’était ces premières fois, je les ai toutes oubliées, où tu es angoissée à la réunion parents-profs que les autres te voient avec des parents.

– Putain tu sais quoi, Lou elle a des parents.
– Truc de dingue.
– Ohlala j’aurais jamais imaginé.

C’était ça, l’hypocrisie : avoir une fois honte, et puis, avoir honte d’avoir honte. Parce que je ne voulais ni cacher mes parents, ni minimiser ce qu’ils faisaient pour moi. Je n’ai pas aimé ce sentiment. Je l’ai honni. Je m’en suis voulu. Et j’en ai voulu à mon père de savoir ce que moi-même je repoussais de toutes mes forces, de le dire en l’acceptant, en plus, comme si c’était acceptable, que les mômes que tu as mis au monde se sentent un jour suffisamment supérieurs pour avoir honte de ta présence.

Il s’est en effet passé quelques années sans qu’on se reprenne la main. J’étais mal à l’aise. J’étais atterrée aussi. Car j’avais aimé ça, tenir la main de mon père, on faisait ça en regardant la télé, en se disant bonne nuit, ou après avoir beaucoup ri. Ce n’est pas quelque chose qui m’était particulier : mon père aimait tenir la main de mes deux frères tout autant. Mon père, comprenez-moi dans ce langage dont je ne peux me défaire, c’était un gars de tenir la main. Il le faisait aussi souvent avec mes frères. Et du coup, il s’est retenu de le faire aussi souvent, j’imagine, lors de leur adolescence.

J’étais triste à l’idée de penser que toute ma vie, dorénavant, j’aurais honte de ce contact-là. Pas une honte extravertie qui vous fait partir en courant, non, ça j’aurais pu le gérer. Pas une honte de « ah c’est dégueulasse! » Non, une honte discrète, humble, bien élevée, qui donne chaud sans transpirer, qui fait remonter le dernier repas mais s’arrête toujours juste avant la nausée.

Je repensais à cette fois sur le pont, aux mots de mon père dits avec tristesse mais sans rancœur, avec amour, même, si c’est possible : « un jour tu auras honte de me tenir la main. Un jour, tu auras honte de moi. » Et je me suis dit merde. Il avait raison. C’est fini.

Et puis un jour (mais c’est faux, évidemment, ça n’est pas UN jour, c’est plusieurs et c’est aucun, c’est une sensation qui revient comme après l’engourdissement), un jour quand il m’a tendu la main je l’ai saisie sans aucune honte d’avoir un père. Sans aucune honte de son amour gigantesque pour moi, qui a toujours éclaboussé les autres qui nous voyaient, car mon père ne le cachait pas. J’ai pris sa main sans aucune gêne à inscrire mon corps dans sa continuité. Son sourire vivait jusque dans ses doigts. Ça en a mis un sur mon visage, en remontant comme ça par les veines que lui et ma mère avaient dénouées.

Un jour je n’ai plus eu honte, plus jamais, de mon père ni de notre lien. D’être vue avec lui. Quelle que soit ce qu’il dirait, la façon dont il serait habillé, et le câlin (le câlin, ce mot-même qui fait honte) qu’il me ferait dans des endroits tout à fait inconvenants – comme devant mon boulot.

Je dis ça parce qu’il existe malheureusement un certain esthétisme du détachement. Tant de gens pensent qu’être proche de sa famille, ça n’est pas sérieux, c’est n’être pas vraiment adulte. Ils ont honte de le dire au travail, dans leurs remerciements à la fin d’un dossier, ou en soirée pour expliquer telle ou telle histoire. Mon papa, ma maman, ce sont des mots honteux, des mots ridicules, des mots de l’intime à ne pas faire déborder. Je ne parle évidemment pas des moments où c’est un choix délibéré, se libérer d’une emprise toxique. Mais pourquoi, même les fois où ça n’est pas toxique, est-ce que c’est un crime de lèse-adulte que de s’avouer enfant ? Pourquoi sortir de l’existence de quelqu’un, et l’assumer, nous rendrait donc moins grands ?

Combien sommes-nous, à remballer dans du discours intellectuel admissible, des vérités que nos parents nous ont transmises? On ne veut pas dire : « mon père disait que », pour être pris au sérieux. Alors on dit : « une étude sociologique a démontré que… ». Pourtant, on n’est pas tous universitaires.

Dit-elle en citant pompeusement du Rimbaud, et en en faisant le titre de ce texte.

Certes. Et je ne prétends pas avoir de petits airs charmants. Mais ça fait des années que j’ai envie de lui donner voix, moi, à la demoiselle.

On n’est pas sérieux quand on a des parents
Et qu’on tente, subtil, d’esquiver l’embrassade.


You’re not serious, when you have parents [I can assure you it works way better in French, sorry…]

My dad, not wearing any faux collar, was walking with me to the dentist. We had almost reached the bridge. Dad asked me: ‘can I take your hand?’ I must have replied: ‘yes, sure.’ While reaching for his. I don’t know how old I was. I was young enough not to go alone to the dentist, but old enough that my dad asked me before he took my hand.

I can still see us walking along this imposing bridge bordered with flags. Our hands linked, my dad said: ‘I’m happy. I need to enjoy this moment, because some day you’ll be ashamed of us holding hands.’ Shocked, I just said: ‘that’s silly.’

I was being a hypocrite. The parents-related shame, that’s true, had started to crawl into me. I didn’t understand this heinous feeling. I loved my parents, and they had never pretended they were my friends, so what was I scared of, being seen with them, close to them, depending on them? These were the first times – I forgot them all – when you get so anxious about others seeing you with your folks at parents’ evening.

– Bloody hell, Lou has parents.
– No freakin’ way.
– I’d have never imagined.

That was hypocrisy: to feel ashamed, and then feel ashamed about feeling ashamed. Because I didn’t want to hide my parents away, nor downplay everything they did for me. I didn’t like that feeling. I despised it. I was angry at myself. And I was angry at my dad for knowing what I tried to push away with all the strength I got; for saying it in an accepting way, as if it were okay that the kids you brought into the world felt one day so superior they felt ashamed of your presence.

Several years went by without holding his hand, ever. I was uncomfortable. I was dismayed, also. Because I used to like it, holding my dad’s hand, we did it while watching TV, while saying good night, or after laughing too much. It wasn’t something specific to me: my dad equally liked holding my two brothers’ hands. My dad, please bear with me when I use this language I can’t unlearn, my dad was a hold-my-hand kind of dude. He did it just as often with my brothers. So I guess he probably avoided doing it just as much when they were teenagers.

I was so sad to think that I wouldn’t ever know this contact again, for whole my life. It wasn’t a loud shame, one that makes you run away. I could have dealt with a loud shame. A ‘that’s-so-gross!’ kind of shame. But it was a quiet, humble shame with good manners, one that makes you hot without you sweating, one that pushes the last meal up your throat, then stops just before you being sick.

I remembered that time on the bridge, the words my dad said with sadness but no resentment, with love, even, if that’s possible: ‘some day you’ll be ashamed of us holding hands. Some day, you’ll be ashamed of me’. And I thought: shit. He was right. It’s over.

Then one day – and of course that’s not true, it wasn’t ONE day, it was dayS and none of them, it was what you feel after being numb for so long – one day my dad reached for my hand and I hold his without any shame of having a dad. Without feeling ashamed about his gigantic love for me, that love which always splatter everybody around us looking, since my dad didn’t hide it, ever. I hold his hand, comfortable in inscribing my own body in his continuity. His smile lived up to the tip of his fingers. So it put one on my face, swimming along the veins my dad and mum had untangled.

Some day I no longer was ashamed of my dad, not ever again. No longer ashamed of our relationship. Being seen with him. Whatever he would say, whatever he would wear, and the hug – hug, the shameful word – he would give me in inappropriate places, for instance right by my workplace.

I’m saying this because there is something such as the aesthetics of detachment. Many believe that being close to your family isn’t really serious, isn’t really grown-up. They’re ashamed to talk about it at work, in their acknowledgments at the end of a report, or at a party to explain one story or another. My daddy, my mummy, shameful words bringing ridicule, private words to keep under the lid. Obviously I’m not talking about these times were detachment is a deliberate, freeing choice from a toxic relationship. But why is it that even when not toxic, acknowledging our being children is a crime of lese-adulthood? Why is it that coming from somebody’s existence, and own it, would make us less deserving of growing up?

How many are we, repackaging into acceptable intellectual discourse some truth our parents pass on to us? We don’t want to say ‘my dad said that’, if we are to be taken seriously. Instead we say: ‘ a sociological study demonstrated that…’ even though we’re not all academics.

… she said pompously quoting some Rimbaud, and even making it the title of this text.

True. I’m not even claiming having charming little airs. But I’ve been wanting to give this Miss a voice for years.

You’re not serious, when you have parents
And over hugs, for now, you prefer laments.

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